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Valérie David « La 3D sera l’avenir des villes en Afrique »

Par RÉMY DARRAS le 23 Juin 2016

Une modélisation en 3 dimensions de Libreville a été présentée au dernier New York Forum Africa. C’est un exemple d’outil d’aide à la décision permettant notamment de mieux évaluer les scénarios d’investissement pour les villes et d’envisager des solutions en matière de mobilité, de gestion de l’eau et des déchets. Valérie David, directrice du développement durable chez Eiffage, qui a développé l’outil Libreville, nous en explique ses contours.



FORBES AFRIQUE: A quelles difficultés urbaines la plateforme Libreville vient-elle répondre au Gabon ?

Valérie David « La 3D sera l’avenir des villes en Afrique »
VALÉRIE DAVID: Elle ne répond pas à des difficultés mais se propose de modéliser en 3D toute la ville avec les équipements et services urbains nécessaires à son bon fonctionnement. Cela nous permet d’envisager un éventail des possibles très large à un moment où les finances des villes sont en position délicate. Le temps nous est compté aussi en ce qui concerne les réductions de gaz à ełet de serre… Par la modélisation numérique de la ville, en s’immergeant dans une réalité virtuelle, nous sommes en passe d’imaginer tout un tas de solutions afin d’arbitrer entre les meilleures. Il ne s’agit pas de traiter une difficulté mais d’envisager ce qu’il y a de plus pertinent en tenant compte des spécificités locales, du climat, des évolutions des modes de vie et de travail, de tous les paramètres sociaux, économiques et géographiques qui font le contexte de la ville. Ce démonstrateur numérique est donc un outil d’aide à la décision qui intègre ce qui marche le mieux et qui permet de valider ou d’invalider rapidement un certain nombre de scénarios avant que les décisions d’investissement soient prises.

Qu’est-ce que la modélisation de Libreville laisse augurer de son développement d’ici plusieurs décennies ?

V.D.: A Libreville, nous avons montré dans la bande-annonce, ce que pourrait être une plateforme numérique de la ville. Elle a été réalisée sur demande en trois mois en choisissant 4€solutions€: déchets, eau, câble urbain et boucle de thalasso-thermie. Une analyse complète de Libreville n’a pas encore été développée. On verra prochainement avec les autorités gabonaises si on va plus loin.

Cependant, quelles projections se dessinent ?

V.D : C’est un exemple de ce que pourrait donner une plateforme numérique pour des villes africaines qui sont toutes soumises à une attractivité urbaine majeure, – ce sera le siècle des villes! –, dont elles ont du mal à gérer les conséquences. La plupart des villes africaines sont submergées par un flot de véhicules, car l’accès à la mobilité est synonyme d’ascension sociale et professionnelle, tous les géographes sont d’accord là-dessus. Outre la boucle de thalasso-thermie (en lieu et place de la climatisation), on a travaillé sur l’insertion d’un câble urbain compatible avec un milieu tropical humide. Le câble urbain n’est pas réservé qu’à la montagne mais aussi aux milieux plats. C’est l’un des transports en commun les plus sûrs au monde, résistant à des vents très importants. On a de très bons retours d’expérience depuis cinquante ans. Cela permet de libérer de l’emprise au sol sans que les gens en voiture ou en vélo ne soient par ailleurs condamnés à abandonner leurs modes de locomotion. La dimension aérienne au-dessus d’eux est occupée et cela nous a permis d’extraire 30 à 40 % du flot de voyageurs et ainsi de mieux fluidifier la ville. Cette solution ouvre des marges de manœuvre pour les élus, leur permettant de désenclaver des quartiers, de créer de la dynamique économique et sociale et de pouvoir faire une piste cyclable sur l’espace au sol libéré. Nous croyons que du point de vue des usages, on ne doit pas être aveuglé par l’innovation technologique et que l’on doit chercher un bénéfice pour la qualité de vie des habitants.

Comment votre plateforme effectue-t-elle ses mesures ?

V.D : Tout dépend de l’état de la ville. Libreville dispose d’une direction de la planification urbaine où il y a un système d’information géographique avec des ingénieurs compétents. J’ai eu des images extrêmement précises traitées en une semaine. Sinon, nous pouvons travailler avec Google Earth ou avec une commande à l’opérateur satellite national. 

Ne prenez-vous pas le rôle des élus ?

V.D : L’organisation de la gouvernance des villes fait que les décideurs ont du mal à avoir une vision globale. L’outil ne se substitue jamais à une décision publique mais vient en amont, pour que ces villes participent à la maîtrise de leur empreinte carbone à travers le choix de solutions les plus optimisées. Nos travaux s’échelonnent sur vingt, voire vingt-cinq ans. Les élus peuvent ainsi voir comment prioriser les investissements.

Quels premiers résultats avez-vous justement tirés pour Astana au Kazakhstan, ville où est déjà expérimentée cette plateforme ?

V.D : Rappelons qu’Astana a connu en dix ans une augmentation de l’ordre de 250 % du nombre de ses habitants avec tout un cortège de problèmes environnementaux. Il y a trop de demandes par rapport à l’offre, et ce même si l’on construit un million de mètres carrés. Pour «Astainable» au Kazakhstan, nous avons défini 436 solutions pour la ville durable, nous avons conclu qu’il fallait redimensionner le système d’eaux usées et que c’est ça qui permettait de dépolluer le lac au sud-est de la ville. On met en rapport les différentes politiques entre elles.

N’est-on pas en train “de bourrer” les villes de technologies sans répondre aux besoins primordiaux des citadins ?

V.D : On surcharge en ełet souvent la ville de technologies coûteuses qui ne sont pas nécessaires… Certains outils engrangent de la donnée et vont en fonction modifier l’aspect de la ville, en traitant très en aval les problèmes. Je me rends compte dans certaines villes qu’il y a du smart grid [réseau de distribution d’électricité intelligent, ndlr] partout. Le smart grid permet de mesurer et de piloter, encore faut-il avoir des solutions curatives et préventives aux problèmes! Une fois qu’on sera alerté par le smart d’un niveau de pollution important, si l’on n’a pas de système préventif à la source ni curatif une fois le problème avéré, la mesure ne servira pas à grand-chose. De notre côté, on fait une analyse urbanistique du territoire et du point de vue des grands services urbains que sont : les énergies, les grands équipements, la gestion de l’eau responsable, le traitement des déchets, le retour de la nature en ville avec de l’agriculture urbaine et les énergies décarbonées. Une fois, ce diagnostic des besoins réalisé, on intègre les solutions dans le démonstrateur numérique aux bons endroits. C’est une réflexion globale, «systémique» qu’on lance. A mon avis, c’est par là que passe l’avenir des villes en Afrique.

Ces solutions fournies aux collectivités ne vont-elles pas conditionner par la suite l’achat de leurs équipements ?

V.D: Je ne suis pas là pour vendre du tramway, du pont ou du mètre cube de béton, ce qui nous intéresse en tant qu’acteur de la ville est d’agir au-delà des appels d’offres de construction de ponts ou de deux-fois deux voies. On se dit parfois qu’un pont aurait pu être construit non en béton mais en métal. On se rend compte à quel point il y a du formatage dans la conception de la ville, qui reproduit des schémas et s’interdit des solutions. L’analyse globale permet toujours d’envisager les meilleures solutions du point de vue social et environnemental, en innovant en amont. Le câble urbain dont j’ai parlé, il faut qu’il aille jusqu’à cet hôpital, ça tombe bien, car je vais pouvoir en modifier l’entrée, puisqu’il n’est pas encore construit, je peux encore agir. Parce qu’à un moment donné, on a simulé cette idée, on a compris que c’était possible. Mettre tous les acteurs autour d’une table avec leurs idées, cela donne une chance à l’innovation et permet de maîtriser les risques pour des villes, qui ont des moyens financiers sous pression, pour qu’elles ne mettent pas toutes leurs œufs dans les mêmes paniers du smart grid, du tramway… Certaines solutions absorbent tout le potentiel de construction de la ville car elles sont très coûteuses. 

Publié en Février 2016



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