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Treasure Thembisile Maphanga : « Il faut transformer la menace que pourraient constituer les APE en une opportunité pour l’Afrique »

Par Patrick Ndungidi le 20 Juillet 2016

Depuis avril 2012, Treasure Thembisile Maphanga, originaire du Swaziland, est la directrice du département du commerce et de l’industrie au sein de la Commission de l’Union africaine. Elle est en charge du commerce, de l’industrie, des ressources minérales et des questions douanières. Auparavant, de 2008 à 2011, elle était chef du bureau pour l’Afrique au Centre du commerce international (International Trade Center), une agence conjointe de l’Organisation mondiale du commerce et de l’Organisation des Nations unies, basée à Genève. Elle a coordonné la stratégie et les programmes de ce centre en Afrique. Titulaire d’un Executive Master en négociations internationales et élaboration des politiques obtenu à l’Institut universitaire de Genève (Suisse) en 2010, Treasure Thembisile Maphanga est également détentrice d’un Bachelor of Arts (Economics) de la Trent University au Canada. Elle est mariée et mère de trois enfants.



Forbes Afrique : en quoi consistent les activités du département du commerce et de l’industrie à la Commission de l’Union africaine ?
Treasure Thembisile Maphanga : C’est l’un des départements clés de la Commission. Son mandat est de contribuer à faire de l’Afrique un bloc commercial intégré sur le continent et un partenaire important et compétitif dans l’économie mondiale. Le département travaille en partenariat avec les communautés économiques régionales, la Commission économique pour l’Afrique, la Banque africaine de développement, les acteurs africains et les partenaires de développement, y compris l’Union européenne. Nous menons des recherches pour informer sur l’élaboration des politiques. Une fois que ces politiques ont été adoptées, nous sommes responsables de la coordination de leur mise en œuvre et rédigeons des rapports d’étape pour les organes directeurs sur l’état de cette mise en œuvre. Nous développons des programmes de coopération technique, mobilisons des ressources et assurons leur livraison. Nous nous engageons dans le plaidoyer sur les positions communes prises par nos organes directeurs et facilitons de nombreux dialogues sur les politiques pertinentes à travers le continent et avec des partenaires en dehors du continent. Nous sommes également responsables de l’établissement de partenariats gagnants-gagnants avec des tiers en dehors du continent sur les questions qui relèvent de notre mandat.


Quelles sont les caractéristiques majeures du commerce et de l’industrie dans les pays membres de l’Union africaine ? Avez-vous des statistiques ?
T. T. M. : Le niveau du commerce et de l’industrialisation varie selon les pays africains. La part de l’Afrique dans le secteur mondial des exportations de marchandises est encore faible. Selon les chiffres de la Commission économique pour l’Afrique (UNECA) de 2015, cette part a légèrement baissé, passant de 3,5 % en 2012 à 3,3 % en 2013, alors qu’elle était de 4,9 % dans les années 1970. Les chiffres de 2016 indiquent que les exportations sur le continent sont dominées par les produits primaires comme le carburant, les minéraux et les produits agricoles tels que le cacao, les fruits, les engrais et les légumes. En 2013, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement a estimé que les exportations des matières premières ont été l’un des principaux moteurs de croissance dans de nombreux pays africains avec jusqu’à 81 % des recettes d’exportations dans certains pays.
 
Même si les chiffres ci-dessus peuvent sembler peu élevés, il faut se rappeler que le secteur informel est estimé à 43 % du PIB en Afrique, selon des chiffres de l’OCDE de 2009. Le secteur informel contribue à environ 55 % du PIB de l’Afrique subsaharienne et concerne 80 % de la population active, selon des chiffres de la BAD de 2013. Le secteur informel représente également 72 % de l’emploi total en Afrique subsaharienne. Et selon les chiffres de l’OIT de 2014, on estime à 93 % les nouveaux emplois créés en Afrique dans le secteur informel au cours des années 1990. Ces estimations indiquent donc que la plupart des échanges commerciaux de l’Afrique ne sont pas pris en compte. Mais, il est évident que les économies africaines dépendent en grande partie de leurs produits d’exportation pour leurs recettes en devises. Cependant, cette situation est en train de changer avec le développement du secteur des services sur le continent. On peut observer une croissance simultanée entre le secteur des services et le développement économique. Le secteur des services est le principal contributeur du PIB dans 35 des 54 pays de l’UA, et la croissance du secteur sur le continent est plus élevée que la moyenne mondiale (UNECA 2016). Entre 2009 et 2012, un tiers de l’emploi formel était issu du tertiaire. Ce dernier continue à créer une augmentation de la classe moyenne africaine, indiquent des chiffres de la conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (UNTCAD).


Comment se présente le commerce intra-africain aujourd’hui ?
T. T. M. : Le commerce intra-africain est estimé à environ 14 % du commerce total de l’Afrique (UNTCAD 2014 et UNECA 2015), ce qui signifie que le commerce intra régional de l’Afrique est au plus bas niveau par rapport à l’Europe (63 %) (Eurostat 2016), à l’Amérique du Nord (environ 40 %) et l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) qui est de 30 % (AUC 2012). Mais ce tableau ne donne pas une image fidèle du commerce intra-africain, car il ne prend pas en compte le commerce transfrontalier informel (Informal cross border trade, ICBT) qui, bien que non enregistré, contribue au PIB et à l’emploi. On estime que l’ICBT est une source de revenus pour 43 % du total de la population de l’Afrique. Cela équivaut à près de la moitié de l’aide totale au développement à l’Afrique subsaharienne dans son ensemble, indiquent des chiffres de la Banque mondiale de 2013. Malgré les arguments relatifs à la perte de revenus, les mesures sanitaires et phytosanitaires (Sanitary and Phytosanitary Measures - SPS) ainsi que les questions de contrefaçon, le commerce transfrontalier informel constitue environ 60 % du commerce régional et il améliore les moyens de subsistance de nombreuses populations par le développement de l’offre de biens et de services, la création d’emplois ainsi que la lutte contre l’insécurité alimentaire, entre autres. Des mesures ont été prises pour formaliser ce commerce telles que les régimes simplifiés de commerce, ce qui permettrait d’augmenter considérablement les statistiques du commerce intra-africain. Avec la conclusion de la zone de libre-échange continentale, on estime que le commerce intra-africain va augmenter, comme cela a été le cas dans la zone de libre-échange du COMESA (Marché commun de l’Afrique orientale et australe).


Quelle est la politique de l’Union africaine pour promouvoir le commerce intra-africain et l’industrialisation des États membres ?
T. T. M. : Un certain nombre de traités et de politiques ont été adoptés par les chefs de gouvernement de l’Union africaine pour promouvoir l’industrialisation et stimuler le commerce intra-africain. Il s’agit entre autres du traité d’Abuja qui prévoit notamment qu’en 2028, l’Afrique sera une communauté économique avec une libre circulation des marchandises, services, capitaux, personnes et politiques harmonisées entre autres ; la décision de Yamoussoukro vise à déréglementer les services aériens et promouvoir des marchés aériens régionaux ouverts à la concurrence transnationale ; le plan d’action pour 2012 relatif à la promotion du commerce intra-africain via l’accélération de la création d’un espace de libre-échange continental (Boosting Intra African Trade) ; le Programme minimum d’intégration (PMI) ainsi que la vision africaine des mines et le plan d’action pour la mise en œuvre de la vision africaine des mines sont également des politiques adoptées pour favoriser ce commerce. En outre, l’une des politiques les plus importantes est dénommée « Développement industriel accéléré de l’Afrique » (Accelerated Industrial Development for Africa - AIDA). Il s’agit d’une politique globale pour le continent basée sur un plan d’action de 7 programmes : politique industrielle et direction institutionnelle ; mise à niveau des capacités de production et des capacités commerciales ; promotion des infrastructures et de l’énergie pour le développement industriel ; développement des ressources humaines pour l’industrie ; systèmes d’innovation industrielle ; recherche et développement, ainsi que développement technologique ; financement et mobilisation des ressources, et développement durable. L’avenir de l’agenda 2063 dépend de la mise en œuvre réussie de l’AIDA.


Comment analysez-vous les accords de partenariat économique avec l’Union européenne ? pensez-vous que cela constitue un danger pour les économies africaines ?
T. T. M. : Les APE sont censés être des accords favorables au développement réciproque, compatibles avec les principes de l’Organisation mondiale du commerce. À ce jour, ces accords ont été conclus pour l’East African Community (EAC), la SADC (Southern African Development Community) et l’Afrique de l’Ouest, alors qu’ils sont en cours dans l’Eastern and Sourthern Africa (ESA) et la CEMAC. Le Cameroun, le Zimbabwe, les Seychelles, Maurice, Madagascar et la Côte d’Ivoire ont, eux, signé des APE intérimaires. Concernant une population de 508 millions d’Européens et de 1,1 milliard d’Africains, les APE peuvent constituer un partenariat important pour l’UE et l’Afrique, si les contraintes liées à l’offre comme la capacité de production et les questions sur les mesures sanitaires et phytosanitaires sont abordées. La question du financement du développement est également essentielle pour les Africains. Si ces défis ne sont pas relevés, les avantages des APE pourraient ne pas se concrétiser. Afin de donner la priorité à l’intégration continentale (CFTA), les États membres de l’UA doivent prendre des mesures pour aligner la mise en œuvre des APE à l’agenda continental. La Commission de l’Union africaine tient à ce que les APE signés n’aient aucun impact négatif sur l’industrialisation et l’agenda de l’intégration africaine. Nous discutons avec nos homologues de la Commission européenne, conformément à la déclaration et à la feuille de route adoptées en 2014 lors du sommet UE-Afrique tenu à Bruxelles, pour discuter de cette question, ainsi que d’autres sujets importants de notre coopération. Le mieux est de trouver le moyen de transformer la menace que pourraient constituer les APE en une opportunité tangible pour l’Afrique. Nous nous efforçons de chercher la meilleure voie à suivre avec tous les acteurs concernés.


Quelle relation l’Union africaine entretient-elle avec le secteur privé ?
T. T. M. : Le secteur privé joue un rôle clé dans l’intégration africaine. Au sein de chaque cadre de politique continentale, le secteur privé et la société civile jouent un rôle important dans l’élaboration des politiques continentales et dans leur mise en œuvre. Il existe de nombreux forums consultatifs où le secteur privé est engagé dans l’intégration continentale : le Forum du secteur privé africain, dont l’objectif est de promouvoir un secteur privé africain proactif et dynamique censé jouer un rôle important dans la dynamisation des économies africaines ; le Forum africain du commerce, une plateforme de réflexion et de discussion sur les progrès et les défis de l’intégration du marché continental ; le conseil africain des affaires, une plateforme continentale censée recueillir et intégrer les points de vue du secteur privé dans les processus de formulation des politiques continentales. D’autres efforts sont déployés pour trouver des mécanismes appropriés afin de collaborer étroitement avec le secteur privé à travers le continent.
 
 
[1] Aides à la promotion de l’emploi



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