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Rédigée le 3 Décembre 2015

Serge TCHAHA, reposera-t-il jamais en paix !


Serge TCHAHA, reposera-t-il jamais en paix !
Soudain la vanité, la vacuité de certains de nos mots, de certaines expressions que nous prononçons, que nous psalmodions comme des mantras intouchables, soudain cette vanité vous éclabousse de toute sa vacuité. Chacun a reçu un message à travers la mort de mon jeune confrère en littérature et en journalisme – en Afrique, je dirais mon fils, car il a l’âge de mes enfants aînés. Voici le mien de message. Repose en paix, quelle farce ! Tchaha Serge ne saurait reposer en paix ! Que Nenni !!!
 
C’était déjà au cours d’une de ces soirées d’adieux où nous pleurions un de mes amis (et confrère écrivain) qui s’était attelé à une œuvre gigantesque. Après avoir commis deux dictionnaires bassa-français et un livre de proverbes, il avait attaqué un autre chantier dont il parlait avec passion. Le gars nous tire la révérence et dans son sermon, le pasteur nous intime de nous réjouir. En prononçant l’éloge de mon ami, du haut du même pupitre, je me suis excusé auprès du jeune pasteur et lui ai dit qu’il m’en demandait trop, que je ne pouvais, ni ne voulais, ni n’allais me réjouir du départ prématuré d’un génie qui voulait refaire le monde. Je lui ai dit que sans avoir la prétention de lui apprendre cette exégèse qu’il était censé maîtriser mieux que moi, je voulais lui rappeler que Jésus n’avait point manifesté de la réjouissance devant la tombe de Lazare, qu’il avait pleuré.
 
Me référant au même passage des Saintes Ecritures, je voudrais dire que je ne pense pas et ne souhaite même pas que Tchaha Serge repose en paix. Comment le pourrait-il ! Je lui demanderai : à qui laisses-tu ces immenses chantiers que tu a entamés ? A qui lègues-tu ton talent, ta verve et ta plume exceptionnels ? Quel moissonneur saura récolter les fruits de ton travail ? Qui saura ressusciter tes jachères ! Et j’interpellerai Jésus comme jadis, Alfred de Vigny interpella son père dans Le mont des Oliviers

S'il est vrai qu'au Jardin sacré des Ecritures,
Le Fils de l'Homme ait dit ce qu'on voit rapporté ;
Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,
Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté,
Le juste opposera le dédain à l'absence
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la Divinité.
 
Et moi, j’interpellerai Jésus et je lui dirai : S’il est vrai que devant la tombe de Lazare tu pleuras des larmes amères, que tu le ressuscitas de la puanteur de sa décomposition avancée ; s’il est vrai que tu ne pensas pas un seul instant qu’il reposait en paix là où il s’en était allé ; souffre que je t’interpelle divin Maître et te demande des explications. Je t’aime, tu es mon Sauveur et je n’opposerais jamais le dédain à l’absence pour répondre par un froid silence à ton divin silence. 
 
Non je ne puis le faire Seigneur. Je respecte ta volonté. Tu respectes notre souffrance. Ton humanité pleura amèrement Lazare alors même que ta divinité répondait à Marthe que qui croit en toi ne mourrait jamais. Que ta volonté soit donc faite Seigneur, mais notre douleur est humaine et si telle est ta volonté, apprends–nous à penser que Serge repose en paix, car nous ne le pensons pas. Mais si tu as un autre recours à nous proposer nous te tendons nos pauvres cœurs pour l’accueillir. Alors, permets que Tchaha Serge ne repose pas du tout ni en paix ni en quoi que ce soit, qu’il continue son travail avec les grands moyens que l’outre-tombe est supposé conférer, qu’il nous inspire encore pendant soixante-dix ans, le temps de devenir centenaire, qu’il nous persécute, qu’il hante nos nuits et nos plumes, qu’il nous legue le travail qu’il devait faire et qu’à chaque jour anniversaire de sa mutation, nous lui rappelions que « on est ensemble », qu’il ne pense même pas qu’on l’a lâché, que s’il a demandé la route, nous lui avons seulement donné un peu. Les génies ne se reposent pas ! 
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