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Samir Abdelkrim et la révolution numérique en Afrique

Par Propos recueillis par Harley McKenson Kenguéléwa le 7 Juin 2018


« Startup Lions », C'est le titre du dernier livre de Samir Abdelkrim, expert de l’innovation africaine. Il est l'initiateur du prochain sommet Emerging Valley 2018. Sa plume nous plonge au cœur du monde de la technologie numérique sur le continent et nous montre comment des jeunes ont créé des écosystèmes entrepreneuriaux sans l’aide des pouvoirs publics. Originaire de Kabylie, ce natif de Marseille nous délivre un message d’optimisme et d'espoir pour une Afrique qui veut se réinventer.



Samir Abdelkrim au centre de la photo
Samir Abdelkrim au centre de la photo
 
Forbes Afrique : Existe-t-il une spécificité en milieu entrepreneurial en Afrique ?
 
Samir Abdelkrim : Les entreprises, tous continents confondus, ont des objectifs de profit, de rentabilité, d’augmentation de part de marché… Les jeunes entrepreneurs du continent africain donnent toutefois à leur start-up une dimension patriotique, un aspect que l'on ne trouve nulle part ailleurs. Le dévouement et l'amour qu'ils portent à leur pays sont sans égal, ce qui les amène à vouloir résoudre des problèmes dans le but de contribuer au développement et à la transformation structurelle des économies africaines.  Un tel engagement s’explique par le fait que les administrations centrales et les collectivités locales n’ont pas su doter suffisamment leur pays en infrastructures depuis l'avènement des indépendances. Ajouté à cela la mauvaise gouvernance, un fléau qui touche un bon nombre de pays dans cette partie du monde. Aujourd’hui, toutes les sphères de la société y rivalisent de créativité et d’audace pour apporter leur pierre à l’édifice en vue d’un développement pérenne et efficient. Plus singulièrement, l’entrepreneuriat n’ambitionne pas de se substituer à la puissance publique ; il souhaite plutôt accélérer toutes les initiatives de développement. Des start-ups innovantes que je cite dans mon livre, tels que M-Kopa au Kenya ou Tech-Innov au Niger en sont de parfaits exemples.
 
 
Une partie de votre travail aborde l’importance des communautés technologiques qui occupent une place prépondérante dans les écosystèmes entrepreneuriaux africains.  On a le sentiment que le numérique serait en passe de devenir le seul moteur de croissance. Ne craignez-vous que les autres secteurs d’activité prometteurs, pourtant plébiscités par les investisseurs soient moins valorisés ?
 
Le numérique a le mérite de créer des opportunités, des modèles ou des solutions qui transcendent tous les secteurs de l’économie : l’énergie, l’inclusion financière, l’éducation, la logistique et le transport… Il a su s’attaquer à des problèmes cruciaux, là où l’appareil d’Etat a failli dans son rôle de régalien. Regardez ce qui se passe au Kenya : des millions de personnes n’étaient pas bancarisés. Aujourd’hui, des opérateurs commeM-Pesa leur donnent la possibilité de transformer leur numéro de téléphone en RIB, de faire de leur portable un coffre-fort virtuel et de transformer leur argent en monnaie numérique, de payer leur facture via le mobile. De plus, le numérique en Afrique ne se contente pas d’apporter des solutions « made in Africa » destinées au seul continent ; il résout également des problèmes similaires au Bangladesh, en Inde ou au Brésil. En somme, ce qui s’y passe en matière d’innovation a pour vocation de se globaliser.
 
 

 
L’appropriation de la langue de Shakespeare par des Nigérians, des Kenyans ou des Ghanéens est aussi un facteur déterminant. La barrière linguistique étant levée, ils peuvent se rendre par exemple aux Etats-Unis, notamment à la Silicon Valley, le temple de l’innovation, où ils font aisément leurs armes. Lorsqu’ils retournent au pays pour monter leur boite, ils ont le sentiment d’avoir franchi 5000 étapes et semblent mieux armés pour se lancer dans une aventure entrepreneuriale ! Il est effectivement beaucoup plus difficile pour un ressortissant issu d’une région africaine francophone de s’internationaliser après avoir démarrer une activité dans son pays d’origine. Pour finir, l’écosystème entrepreneurial en terre anglophone est caractérisé par une présence beaucoup plus marquée de business angels, véritables moteurs de croissance, à l’instar du fondateur de « Hotel.ng », Mark Essien, qui positionne désormais comme investisseur pour aider à son tour les sociétés nigérianes les plus prometteuses en quête de financement. 
 
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Toutes ces explications sont toutefois à relativiser. Le fait de démarrer une activité sur un marché national ne constitue pas un obstacle : par exemple, un Ouagalais a tout intérêt à tester son concept innovant au Burkina Faso afin de valider son business model. Par la suite, la question est de savoir si la solution apportée au niveau local est en mesure de résoudre le même problème en Côte d’Ivoire, au Sénégal ou au Mali. Le cas échéant, il pourrait envisager d’intégrer une dimension panafricaine dans sa stratégie de conquête de marchés. D’autre part, des secteurs comme la FinTech permettent de s’affranchir des « frontières terrestres » et de donner l’occasion à des plateformes comme « WeCashUp » de fournir des solutions bancaires à travers toute l’Afrique, preuve que le numérique est un véritable « enabler ». Autre lueur d’espoir :  les fonds d’investissement conçoivent de plus en plus des outils de financement sur-mesure dédiés aux Etats francophones : Teranga Capital au Sénégal, Sinergi Burkina, Sinergi Niger, Partech Africa etc…
 
 
 

La révolution numérique a transformé les start-up africaines en véritables moteurs du changement et du renouveau en Afrique.

Samir Abdelkrim et la révolution numérique en Afrique
Dans votre livre,vous dites des hustlers* nigérians: « réussir pour aider sa famille et surmonter les aléas de la vie ». L’expérience montre que la plupart des porteurs de projet en Afrique créent des TPE pour sortir du chômage et subvenir exclusivement aux besoins de leur famille. Cette motivation qui les amène à se lancer dans une activité semble être très loin de la vision classique de la concrétisation d’un projet et celle du gain. Ne pensez-vous pas que cet état d’esprit entrave le développement de véritables PME africaines qui intégreraient une dimension internationale dans leur réflexion stratégique, capables de rivaliser avec leurs concurrents en Europe ou aux États-Unis ?
 
Dans le contexte africain, il faut plutôt raisonner en termes d’emplois. Eu égard à la défaillance de l’Etat-providence qui n’a pas été en mesure d’enrayer le chômage de façon massive, les entrepreneurs ont une responsabilité fondamentale. A ce titre, l’équation est très simple : lorsqu’un porteur de projet lance son business, un emploi est créé, ce qui permet à ce dernier de subvenir aux besoins de sa famille au quotidien. Pour aller dans le sens de votre question, se pose bien entendu le problème de la pérennité de l’activité, une fois le démarrage amorcé. Au Nigéria, des « hustlers » sont avant tout des vendeurs issus de l’informel, des entrepreneurs dont la seule règle d’or est la débrouillardise au sens strict du terme. Plus globalement en Afrique, émergent de plus en plus des porteurs de projet qui baptisent leur société, à tort ou à raison, « start-up innovante ». L’immense challenge à relever, c’est donc d’identifier celles ayant un fort potentiel de croissance, qui fournissent une vraie valeur ajoutée sur le marché ciblé et qui ne risquent pas de déposer le bilan au bout de 6 mois d’activité.
 
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D’où l’importance des incubateurs et des accélérateurs, à l’instar iHub au Kenya, CcHub au Nigéria ou CIPMEN au Niger, afin d’accompagner les pépites de demain.
Certes, nombreux sont ceux en Afrique qui ne rêvent pas forcément de rivaliser avec Google ou Facebook à l’échelon mondial. Mais force est de constater que l’entrepreneuriat a au moins une vertu : celle d’être un pourvoyeur d’emplois !
 
 
Comment expliquez-vous le fait que certaines success stories africaines, que vous évoquez dans votre livre, soient davantage du côté de la sphère anglophone ?
 
Les Etats anglophones sont dotés d’un avantage non négligeable : l’immensité de leur marché intérieur. Rien qu’au Nigéria, on avoisinera bientôt près de 200 millions de consommateurs potentiels. 1% de part de marché sur ce territoire suffirait à lui seul à booster vos ventes de façon exponentielle !  Mark Essien, qui symbolise cette nouvelle classe d’entrepreneurs nigérians, a su profiter à bon escient de la vitalité du commerce intra-nigérian pour placer sa plate-forme en ligne « Hotels.ng » sur orbite et rencontrer le succès escompté. Difficile de reproduire ces réussites entrepreneuriales spectaculaires dans des pays comme la Mauritanie, le Niger, la Guinée ou le Tchad, étant donné l’étroitesse de leur marché intérieur. 
 
 
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Samir Abdelkrim et la révolution numérique en Afrique
Vous avez évoqué le rôle des technologies dans la gouvernance démocratique, notamment au Nigéria avec exemple à l’appui de « BudgIT », une entreprise qui a pour vocation de rendre accessible à tous des informations sur la gestion des finances publiques. Or, on n’inculque pas suffisamment aux populations la citoyenneté démocratique dans une majorité de pays africains. A ce titre, y a-t -il réellement des chances qu’une grande frange de ces populations comprenne l'utilité et le caractère pratique de ces outils technologiques ?
En plus des infographies et autres illustrations vectorielles qu’elles génèrent pour une meilleure compréhension de la gestion des finances publiques,  des applications similaires à « BudgIt » ont surtout une vocation pédagogique : les populations, y compris celles qui n’ont jamais mis les pieds dans un bureau de vote, peuvent, par le biais de vidéos et d’explications sonores,  connaître le rôle d’un parlementaire, mieux appréhender les responsabilités d’un maire, scruter l’état des recettes issues de l’exploitation du pétrole, prendre connaissance du budget de la défense dédié à la lutte contre Boko Haram…Oui, ce genre de technologie est transposable dans tout le continent africain. Il peut servir à améliorer la gouvernance et présenterait l’avantage de faire ancrer progressivement la culture de la « redevabilité » dans l’esprit des dirigeants politiques. 
 
Quel impact espérez-vous que votre livre ait sur le public ? Attendez-vous particulièrement des actions concrètes de la part des différents acteurs des écosystèmes africains (État, aspirants entrepreneurs, innovateurs en devenir…) ?
 
Au-delà de la question de l’explosion de l’entrepreneuriat et des start-up en Afrique, ce livre pose les bases d'un vrai débat sur le numérique. En 2050, un quart de la population mondiale sera africaine, avec 2 milliards d’habitants sur le continent. De ce fait, l’Afrique ne va pas éternellement importer des smartphones. Il va bien falloir songer à les construire sur place. Je voudrais surtout attirer l’attention sur le fait que cette région est la « dernière frontière » des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon).Ces quatre géants du Web envisagent d’apporter un internet gratuit aux africains par satellite. Je me trouvais par chance à Nairobi au iHub, à l’instant même où Mark Zuckerberg faisait une visite surprise à l’écosystème pour annoncer le lancement de son satellite AMOS-6 qui a finalement explosé. Seul bémol : il s’agira de fournir un accès restreint au Web. Plus concrètement un Banguissois, un Kinois ou un Cotonois ne pourront par exemple consulter que 15 à 20 sites Internet en utilisantcette connexion satellitaire, ce qui constituerait une véritable violation de la neutralité du Net si ce projet se concrétisait. Qu’attendent les organes étatiques pour mettre en place un grand chantier d’infrastructures numériques digne de ce nom et produire du contenu purement africain ? Malheureusement, Internet peut être aussi un instrument de punition, de contrôle et de coercition, un exemple à ne pas suivre !  Les start-up camerounaises en ont fait les frais en Janvier 2017 lorsque les autorités gouvernementales avaient décidé de couper Internet dans les régions anglophones du pays, ce qui avait failli anéantir tout l’écosystème naissant de la ville de Buea, la « Silicon Mountain ». Internet doit être, au contraire, un outil de libération et d’émancipation pour les populations, Je souhaiterais sensibiliser les Etats sur la nécessité de donner un coup d’accélérateur décisif aux efforts déployés en ce sens et de multiplier les initiatives comparables à l’alliance « Smart Africa ». C’est pour cela que j’appelle à la fin de mon livre à la constitution d’une grande « Africa Unitech », pour fédérer les écosystèmes numériques africains pour les rendre plus visibles à l’international, plus forts, plus solidaires.
 
*Hustle : mot anglais qui exprime une volonté farouche d’entreprendre et de réussir, ndlr]
 
                       



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