Forbes Afrique magazine
Facebook
Twitter
Menu
Cover story

SE Ameenah Gurib-Fakim, « L’Afrique doit investir dans des thématiques intelligentes, dont la science »

Par NADIA MENSAH-ACOGNY le 1 Août 2016

Depuis le 15 juin 2015, Ameenah Gurib-Fakim est présidente de la république, chef de l’Etat et commandeur en chef de Maurice. Un pays d’un million trois cent mille habitants avec un PIB de 24,4 milliards de dollars américains et un taux de croissance annuel de 3,2 %. Classée n°1 de notre top 100 sur les femmes les plus influentes d’Afrique, elle s’est confiée à Forbes Afrique.



Son parcours est impressionnant : première doyenne de la Faculté des sciences de l’université de l’île Maurice, auteure de l’inventaire des plantes médicinales qui répertorie 675 espèces en tout entre 1990 et 1997 et membre fondatrice de l’Association panafricaine pour la mise en place de normes dans la production des plantes médicinales africaines. Pour Ameenah Gurib-Fakim, la recherche et l’engagement vont de pair.

Convaincue que la contribution de l’Afrique au développement de la médecine passe par les plantes, elle fonde le Centre de phytothérapie et de recherche (Cephyr) en 2011, avec comme objectif de développer des phytomédicaments qui pourraient devenir une ressource économique importante pour son pays et pour le continent. SE Ameenah Gurib-Fakim est lauréate du Prix l’Oréal-Unesco pour la recherche scientifique 2007, catégorie Afrique et Moyen-Orient pour son inventaire des plantes de Maurice. Elle est co-auteure d’une vingtaine d’ouvrages qui contiennent désormais le fruit de ses recherches, et a reçu d’innombrables décorations et reconnaissances internationales pour son œuvre.

Le 6 mai 2016, Ameenah Gurib-Fakim a lancé un programme de bourses pour les doctorats en collaboration avec Planet Earth Institute Foundation (PEI), la Fondation Bill et Melinda Gates et l’Académie africaine de sciences. Maurice devait accueillir sous son haut patronnage le Women’s Forum du 20 au 21 juin 2016. 

FORBES AFRIQUE: Qu’est-ce qui a amené la scientifique émérite, internationalement reconnue, à accepter de devenir le chef de l’Etat de Maurice ?

AMEENAH GURIB-FAKIM: Je n’ai jamais choisi de faire de la politique, c’est le monde de la politique qui m’a choisie. Au moment des élections générales, deux partis étaient en concurrence. L’un voulait un changement constitutionnel pour étendre le mandat présidentiel à sept ans. L’autre, qui m’a proposée comme candidate, voulait maintenir le format actuel du quinquennat avec un Président et un Premier ministre. Normalement, le nom du Président est annoncé après les élections, une fois qu’une motion est passée pour l’élire. Cette fois-ci, pour trancher avec les habitudes, les partis ont annoncé mon nom bien avant les élections. J’ai donc fait l’objet d’une vraie campagne. Cela me donne la légitimité d’avoir été élue. Les gens ont sciemment voté pour une femme, scientifique, apolitique et musulmane. Je rappelle que l’Islam est minoritaire à Maurice dont la population est majoritairement hindoue. Malgré cela, les Mauriciens ont voté pour moi. Cela fait quand même un peu de bruit parce que ce n’est pas « normal».

Une première qui s’explique par votre profil ?

A. G.-F.: J’ai effectivement une certaine crédibilité scientifique et je suis connue à l’échelle internationale comme à Maurice. Je ne me suis jamais impliquée dans la politique active. C’est à la fois un inconvénient et un avantage, car pour occuper le poste de Président de Maurice on doit être au-dessus de la mêlée.

Vous êtes chef d’Etat de l’un des dix pays les plus performants d’Afrique et l’une des deux femmes africaines présidente de la République…

A. G.-F.: On peut regarder le verre à moitié vide ou à moitié plein. On peut dire que deux femmes chefs d’Etat sur 54 pays, c’est peu. Mais, pris dans le contexte international, deux Africaines parmi les onze femmes chefs d’Etat dans le monde, ce n’est pas négligeable. En Europe et en Amérique du Nord, il y en a très peu, l’Amérique du Sud en a quatre. J’ai donc le sentiment que l’Afrique se débrouille plutôt bien. Quatre femmes ont occupé cette position en Afrique dont deux actuellement en activité. Je voudrais insister aussi sur le fait que je ne suis pas du sérail et que je viens à ce poste avec un esprit scientifique très cartésien. En dehors d’Angela Merkel, scientifique elle aussi, rares sont les chefs d’Etat présentant ce profil.

Quelles sont les priorités spécifiques que vous vous donnez pour votre présidence ?

A. G.-F.: En prenant fonction l’année dernière, j’ai compris la nécessité d’une réflexion 
différente, non seulement pour le développement de mon pays mais aussi pour celui de notre continent. Si l’on se penche sur notre histoire, on voit qu’il y a 50 ans l’Afrique sortait du colonialisme, les pays commençaient à être indépendants, et le modèle d’éducation des Africains était la production de cadres administratifs. Aujourd’hui, le modèle reste le même. Or, le continent a besoin de plus de techniciens capables de relever les nombreux défis auxquels nous devons faire face. J’en ai conclu que l’une des priorités sera le besoin d’investir dans le capital humain. 

Contrairement à tout ce que l’on dit sur les ressources minières, le capital humain reste la ressource sur laquelle le continent peut miser. En analysant ce qui a été réalisé ailleurs par des pays qui n’ont pas de ressources minières et ont pourtant emergé de manière très forte avec une vraie stratégie de développement du capital humain −la Corée, Singapour, la Suisse, Israël−, j’ai compris qu’il y a une stratégie à développer. Mais la question à résoudre est : quelle stratégie, quelles filières, quels axes de développement ? Là où le bât blesse, tant dans mon pays que sur le reste du continent africain, c’est au niveau de la science, des technologies et de l’innovation, car on n’a pas suffisamment investi dans ces domaines. Le pourcentage de PIB qu’on y investit ne dépasse jamais 1 %, or les pays dont je parle consacrent 4 % à 5 % de leur PIB en moyenne pour leur stratégie de développement à travers la science. Etant donné que je viens d’un environnement scientifique, je peux en parler avec plus de force. On peut demander des aides ponctuelles pour des situations d’urgence ou des problèmes précis. Mais l’Afrique ne peut pas continuer à baser son développement sur des aides extérieures. Les Etats doivent dépenser dans des thématiques intelligentes et la science en fait partie. J’en reviens à mon mantra : « La différence entre le Nord et le Sud, c’est la fracture de la science, de la technologie et de l’innovation.…» Je continuerai à le dire ad nauseam, jusqu’à ce que le message passe…!
 

Votre élection est un symbole important puisque vous êtes à la fois femme, africaine, scientifique et chef d’Etat. Devrions-nous avoir plus de role models scientifiques pour les femmes en Afrique ?

A. G.-F.: Oui, à condition de ne pas rester dans la rhétorique.  Il faut un devoir de résultat, se donner des objectifs et faire le bilan. Après une année en poste, nous avons développé une approche du développement des capacités en collaboration avec plusieurs universités africaines et avec des universités du Nord pour le renforcement des capacités de dix Mauriciens. Nous leur donnons des bourses et soignons l’environnement dans lequel ils doivent revenir travailler. Parce qu’il ne sert à rien d’envoyer des personnes se former si elles doivent revenir dans un environnement inchangé et dysfonctionnel. Nous travaillons à réduire la fuite des cerveaux 
en collaborant avec l’Académie africaine des sciences et avec des corporations africaines pour que la formation soit pertinente et réponde aux besoins du continent. Un homme d’a–aires, philanthrope africain, a donné des bourses pour former des spécialistes de l’eau, de la santé, de l’agriculture, de l’énergie. Parmi toutes ces thématiques fondamentales, il y en a une qui me tient à cœur, c’est la création de la connaissance. Le fait que 12 % de l’humanité produise moins de 1−% de la connaissance est inacceptable…! C’est à travers la formation et la génération de connaissances que l’Afrique pourra se dire qu’elle aussi contribue au savoir universel. Mais nous devons définir nos propres modèles et produire nos propres data pertinents pour le continent. Ce qui fonctionne ailleurs n’est pas nécessairement applicable en Afrique.

Pour lire l'intégralité de cette entrevue, rendez-vous à la page 49 du numéro Juillet//Août 2016, en vente ICI




Dans la même rubrique :
< >
Inscription à la newsletter

Découvrez le sommaire des derniers numéros du magazine