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L'éditorial de Michel Lobé Ewané

Rédigée le 28 Septembre 2016

Quand le Nigeria vacille

Le Nigeria n’est plus la première économie du continent. Son leadership économique n’aura pas duré bien longtemps.


Les ambitions de puissance du géant d’Afrique de l’Ouest ont été altérées par la chute brutale du prix du pétrole. Cet effondrement du prix du brut, combiné à celui de la production de l’or noir au sein même du pays, consécutif à une situation chaotique dans le delta du Niger, révèle les véritables fragilités et fêlures de cet Etat.

On peut s’interroger sur la pertinence des arguments et des données statistiques qui ont conduit les experts à considérer, il y a deux ans, que le Nigeria avait dépassé l’Afrique du Sud en performance économique. La question des données est importante, même si elle ne doit pas occulter celle de fond, qui est de savoir sur quel critère les spécialistes se basent pour déterminer quelle est la première économie du continent. La réalité est que les outils de mesure statistique en Afrique restent aléatoires et peu fiables. De savantes analyses donnant lieu à des conclusions définitives sont souvent construites sur des données hasardeuses. En 2014, lorsque le Nigeria a mis à jour la base de données qui permet de déterminer le PIB, en y intégrant les statistiques de plusieurs secteurs qui n’étaient pas pris en compte, le chiffre de la richesse nationale a quasiment été multiplié par deux. Ce qui a propulsé le Nigeria devant l’Afrique du Sud.

Pourtant, on sait qu’en Afrique les statistiques officielles n’intègrent jamais les données de l’économie informelle, secteur qui génère d’importantes ressources et un important volume d’affaires. Les experts des institutions telles que le FMI et la Banque mondiale tiennent peu en compte le niveau de la pauvreté et la vulnérabilité des populations face aux chocs économiques éventuels, comme ceux ayant affecté récemment le Nigeria. Il faudrait aussi faire attention à la corrélation entre la croissance, la gouvernance et l’histoire. Dans le cas du Nigeria, il n’est pas indifférent de noter que la crise qui paralyse la production du pétrole dans la région du delta du Niger est politique. Les populations de cette région sabotent la production parce qu’elles perçoivent comme inéquitable et comme une injustice sociale la part des revenus pétroliers qui leur est réservée par l’Etat fédéral.
On peut penser que la résolution de cette crise pourra permettre au Nigeria de retrouver le niveau normal de sa production, et que le prix du brut, reprenant de l’altitude, entraînera une hausse du PIB.
Mais peut-on en conclure que le Nigeria redeviendra alors la première économie du continent ? Il y a quelque chose d’incongru à se livrer à un tel exercice en l’absence d’un véritable modèle d’évaluation de la mesure de la puissance économique.

Au fond, c’est la mesure même de la réalité économique du continent qui se pose. Et, partant, de la perception que ces données permettent de renvoyer de l’Afrique. Quelles que soient les statistiques percutantes que le Nigeria pourra avoir, traduisant sa montée en puissance, lorsqu’on prend la mesure de la pauvreté de ses infrastructures, le déficit énergétique qu’il connaît, les ravages de la corruption, le pays pourra encore pâtir d’une image brouillée. Cette image reluit pourtant si l’on évoque les noms de ses milliardaires, le succès de son cinéma, la réussite de l’alternance politique. D’où cette impression difficile à effacer d’un géant qui vacille.
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