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Techno

Protection des données : traque-moi si tu peux !

Par Par Kashmir Hill le 1 Janvier 2016

Le récent scandale d’espionnage de la NSA a alimenté l’obsession des consommateurs et des investisseurs pour les services en ligne tels que Disconnect, un logiciel antitraçage qui permet aux internautes de surfer anonymement sur le Web.



Crédits / Christian Peacock
Crédits / Christian Peacock
Par une chaude après-midi, quatre ingénieurs logiciel, un avocat et Lunch, un pinscher nain, se pressent autour de l’ordinateur de Dan Kwon, concepteur dans une start-up de San Francisco. Ils visionnent la dernière vidéo pédagogique de leur société, Unwanted Tracking Is Not Cool, «Le traçage intrusif, ce n’est pas sympa». L’objet promu : Disconnect, un logiciel antitraçage conçu pour contrer les aspects les plus orwelliens du Web. Ce module d’extension pour navigateur Internet affiche le nombre de requêtes envoyées par le site visité pour obtenir vos données, les bloque et augmente ainsi la vitesse de navigation.

Edward Snowden, le lanceur d’alerte de la NSA, avait donc raison : Internet est «une télévision qui nous épie». Disconnect, qui a d’abord eu du mal à trouver des investisseurs, tire à présent profit de la paranoïa alimentée par les révélations de l’informaticien. La NSA se serait associée à des poids lourds de la Silicon Valley, dont Facebook, Google et Apple, afin de recueillir des communications électroniques. Une véritable course à armes inégales est aujourd’hui à l’œuvre pour le contrôle des données personnelles. Facebook et ses 62 milliards de dollars de capitalisation boursière témoignent de la valeur d’une base de données stockant les détails de la vie d’un milliard d’individus. Mais le scandale de la NSA a fait souffler un vent de panique sur les internautes. La Federal Trade Commission (FTC), l’agence américaine en charge de la protection des consommateurs, pousse les concepteurs de navigateurs Web, les groupes de défense de consommateurs et les annonceurs à concevoir une option «Ne pas tracer», pour permettre aux internautes de refuser explicitement le traçage. Les négociations ont failli tourner court, les annonceurs et les défenseurs du droit à la vie privée ne parvenant pas à s’entendre sur l’étendue de la protection requise. 

Une nouvelle vague

Une multitude d’entreprises apparues ces dernières années dans le secteur de la protection de la vie privée et de ses applications concentrent aujourd’hui les financements et l’attention. L’application Snapchat, qui permet d’envoyer des photos s’autodétruisant au bout de quelques secondes, a ainsi été valorisée à 800 millions de dollars après la finalisation en juin 2013 d’une levée de fonds de 60 millions de dollars. Quant à Silent Circle, qui propose de chiffrer les appels et les SMS, il est préinstallé sur les smartphones Vertu à 10 000 dollars, comme pour rappeler que la vie privée est un produit de luxe. Disconnect, qui appartient à cette nouvelle vague, se trouve en plein cœur du camp adverse. Son siège, à Palo Alto, en Californie, Prote est installé juste au-dessus de Disney Games, auquel la FTC a infligé en 2011 une amende de 3 millions de dollars pour la collecte illégale de données auprès de ses très jeunes joueurs. Dans toute la Silicon Valley, beaucoup d’entreprises moins connues offrent des produits en échange de publicité sur les écrans ou de collecte et de monétisation des informations personnelles. Avec Disconnect, la tâche sera plus difficile. La société a lancé une application mobile destinée aux enfants, qui empêche traceurs et tiers de recueillir des informations à partir des téléphones portables. Elle a été conçue par Patrick Jackson, qui, comble de l’ironie, est un ancien de la NSA.

Brian Kennish, 37 ans et cofondateur de Disconnect, faisait autrefois partie des traceurs. Il y a cinq ans, la régie publicitaire DoubleClick avait chargé l’ingénieur de déterminer comment cibler les publicités sur les portables. A l’époque, les téléphones basiques permettaient déjà de recueillir des informations étonnamment révélatrices. En 2003, il est engagé par Google, pour qui il développe des produits publicitaires, puis des extensions pour le navigateur Chrome. En 2010, Facebook admet avoir accidentellement divulgué des données et permis à des annonceurs d’obtenir l’identité des individus ayant cliqué sur leurs publicités. Brian Kennish s’interroge alors sur la capacité du réseau social à suivre ses traces sur le Web au moyen du module de connexion Facebook Connect, qui apparaît après un clic sur les boutons «J’aime» et «Partager». En trente minutes, il écrit 20 lignes de code pour filtrer et bloquer les flux vers Facebook, baptise le module «Facebook Disconnect» et le propose en téléchargement gratuit. En deux semaines, 50 000 utilisateurs l’ajoutent à leur navigateur. Au cours des six mois suivants, Brian et le cofondateur de Disconnect, Casey Oppenheim, un avocat de 39 ans, présentent leur module à 50 investisseurs potentiels. «Nous avons essuyé de nombreux refus. Personne ne se préoccupait de la protection de la vie privée. Ils pensaient que tout le monde s’en fichait et que personne n’utiliserait l’outil», se souvient Brian Kennish. Ils parviennent pourtant à récolter 600 000 dollars auprès de deux sociétés de capital-risque et de six business angels, et passent un an à améliorer leur produit et à créer des versions compatibles avec les principaux navigateurs du marché. La dernière de ces versions empêche plus de 2 000 tiers de s’approprier des données. En juin dernier, Edward Snowden fait les gros titres partout dans le monde et la société lève rapidement 3,5 millions de dollars supplémentaires. «Toutes les traces que vous laissez sur Internet n’ont pas à être conservées indéfiniment, affirme Rick Heitzmann, directeur général de FirstMark Capital, investisseur de Disconnect. Les gens ne gèrent pas la protection de leur vie privée de manière proactive. Mais le vent va bientôt tourner.» 

Établir un dialogue

Mike Zaneis, directeur des affaires juridiques de l’Interactive Advertising Bureau, qui représente les acteurs de la publicité sur Internet, se dit concerné par l’impact de ces outils sur le marché de la publicité en ligne, qui en 2012 atteignait 36,6 milliards de dollars de recettes. «C’est un échange économique : vous vous rendez sur un site, vous y voyez des pubs. Si vous les bloquez, vous affamez les créateurs de contenus, explique-t-il. La généralisation de ces outils causerait la faillite de dizaines de milliers de petits éditeurs.» Pour Mike Zaneis, le développement de sociétés de protection de la vie privée obligerait les agences de marketing à trouver de nouvelles solutions pour tracer les individus et leurs plates-formes de navigation. Les cookies font déjà place au «fingerprinting», qui permet d’identifier un utilisateur à l’aide d’une signature unique déterminée par la taille du moniteur de son ordinateur et les paramètres comme l’horloge, les modules d’extension et les polices installées. «Notre but n’est pas de bloquer les publicités. Malheureusement, le seul moyen aujourd’hui d’empêcher de manière fiable le traçage, c’est de bloquer toutes les requêtes, qui sont souvent intégrées aux publicités, justifie Brian Kennish. Nous voulons créer un dialogue entre les sites et leurs utilisateurs, voire les annonceurs, pour que les internautes aient leur mot à dire au sujet des données qu’ils abandonnent sur le Web.» 


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