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Patrice Fonlladosa « La technique apportera des solutions à la croissance urbaine »

Par PASCAL DE RAUGLAUDRE le 27 Juin 2016

Avec l’urbanisation, les besoins en énergie vont croître de façon exponentielle, mais ils ne pourront être satisfaits sans recourir au savoir-faire et aux technologies développées par certaines entreprises. Analyse du PDG pour la zone Afrique / Moyen-Orient de Veolia.



Patrice Fonlladosa « La technique apportera  des solutions à la croissance urbaine »
Dans un rapport publié en 2010, Africa’s Infrastructure A Time for Transformation, la Banque mondiale estimait à 100 milliards de dollars par an les investissements nécessaires en infrastructures des pays d’Afrique subsaharienne. En ełet, avec l’urbanisation rapide du continent, les besoins en énergie, eau, assainissement et traitement des déchets vont croître de façon exponentielle. Mais ils ne pourront être satisfaits sans recourir au savoir-faire et aux technologies développées par les grandes entreprises spécialisées dans les services rendus aux collectivités, comme le groupe français Veolia, leader mondial du secteur. Avec un chiłre d’ałaires en Afrique de 860 millions d’euros, dont 75 % sur la production et la distribution énergétique (le reste sur l’eau et l’assainissement), celui-ci est déjà présent au Congo, au Gabon, au Ghana, au Niger et au Maroc. Patrice Fonlladosa, son président directeur général pour la zone Afrique / Moyen-Orient, apporte un éclairage sur les perspectives de ce marché en pleine croissance.

FORBES AFRIQUE : Globalement, à quoi ressemble la géographie du marché des services publics en Afrique ?

PATRICE FONLLADOSA: Il y a une première différence très nette entre les villes d’Afrique du Nord et celles d’Afrique subsaharienne. Dans les premières, le niveau de maturité des services publics est très avancé. Au Maroc, les pouvoirs publics ont une vision de long terme, des budgets dédiés et de vraies politiques publiques. Veolia y est d’ailleurs présent depuis une douzaine d’années, à travers des contrats de concession en eau, énergie et assainissement à Rabat, Tanger et Tétouan. En Algérie, le marché est structuré, mais peu ouvert aux entreprises internationales. Dans les autres pays de la région, l’infrastructure est construite, mais les conditions ne sont pas réunies pour un exercice satisfaisant de notre métier.

Et dans les villes d’Afrique sub-saharienne, quelle est la situation ?

P. F. : Elle est très contrastée. Les villes d’Afrique du Sud sont plus avancées, avec un très bon niveau d’équipement en infrastructures, malgré les difficultés économiques du pays depuis deux, trois ans. Dans les pays dont l’économie repose sur une activité pétrolière ou minière, comme l’Angola, le Mozambique, les villes ont beaucoup investi dans les secteurs de l’eau et de l’énergie. Autre contraste : dans les villes anglophones, les modèles sont plus souples et moins protectionnistes, l’initiative privée y est encouragée. Les villes francophones, elles, comptent davantage sur les financements internationaux, même si la situation évolue avec les nouvelles générations de décideurs politiques. 
Enfin, dans certains pays comme le Mali ou le Niger, elles connaissent de grandes difficultés, pour une raison simple€: la ressource en eau se raréfie, que ce soit pour la production d’énergie ou la consommation domestique. 

Comment expliquez-vous le retard d’équipement en services publics ?

P.F.: Souvent c’est une question d’efficacité du mode de gestion. Historiquement, les sociétés publiques qui gèrent les équipements souffrent de sous-investissement chronique, malgré le soutien des bailleurs de fonds. Les investissements dans les services publics ont surtout visé les infrastructures d’énergie parce qu’elles constituent un fort levier de croissance. L’eau et l’assainissement arrivent derrière : dans beaucoup de villes, l’accès à l’électricité et à l’eau potable 24h/24 7j/7 n’était pas considéré par la puissance publique comme étant fondamental, la population ne le réclamait pas et les finances publiques étaient orientées vers d’autres priorités, comme les infrastructures de transport. Quant au traitement des déchets, il a longtemps été négligé. Nous observons cependant une dynamique nouvelle dans la gestion des ressources en Afrique.

​Les villes d’Afrique ont-elles une latitude pour négocier avec les entreprises des utilities ?

P. F. : Non. De manière générale, les entreprises du secteur signent d’abord avec les gouvernements et les ministères€: l’énergie au Gabon, l’hydraulique au Niger, l’intérieur au Maroc. Dans ce dernier pays, la tutelle est double : toute décision du ministère doit être contresignée par les municipalités. Ailleurs, même si la situation dépend des pays, l’Etat est globalement le seul donneur d’ordre, c’est lui qui organise et finance le secteur de l’eau, de l’énergie et de l’assainissement. Les villes n’ont pas d’autonomie budgétaire, elles dépendent du soutien de l’Etat et leurs ressources financières sont faibles.

Dans quelles conditions les contrats de services publics sont-ils octroyés ?

P. F. : Il y a quelques appels d’offres, et nous en avons remporté un cet été, avec Electricité de Guinée, pour l’amélioration du réseau d’électricité de Guinée-Conakry et la gestion du barrage de Kelata, financé par la Banque mondiale et l’AFD. Mais ils sont encore peu nombreux : les Etats privilégient les packages dans lesquels les bailleurs de fonds ou les banques internationales, comme la China Exim Bank, proposent leurs entreprises. La grande nouveauté, c’est que le marché de la propreté s’ouvre aux appels d’offres: Lomé, au Togo, vient d’en lancer un pour un centre d’enfouissement technique aux normes européennes, et il en est aussi question au Congo Brazzaville et au Ghana. Veolia signe également des partenariats avec des industriels sur des applications complexes, comme le traitement des déchets dangereux.

Ce système d’attribution des contrats peut-il suffire pour faire face à l’étendue des besoins ?

P. F. : Non, mais la situation est en train de changer car, depuis quelques années, la Banque mondiale et les organismes de financement internationaux, qui n’agissent qu’à la demande des Etats ou des collectivités mais souhaitent investir, considèrent les villes comme des personnalités juridiques avec lesquelles ils peuvent travailler. Depuis quelques années, nous engageons des partenariats de long terme avec les collectivités locales : nous discutons de la mise en œuvre d’un service, nous en imaginons le cadre contractuel, la durée, la qualité, nous chiffrons la prestation de service. Et lorsque nous sollicitons des fonds en nous appuyant sur un dossier préparé avec la collectivité, les bailleurs sont prêts à considérer le projet. C’est un changement majeur qui devrait avoir pour conséquence de sécuriser l’accès à l’eau et à l’électricité.

​Veolia possède des savoir-faire pointus dans les domaines de l’assainissement et du traitement des déchets. Mais les équipements très techniques sont-ils adaptés aux besoins des villes d’Afrique ?

P. F. : Oui car la sensibilité environnementale, encore faible il y a sept ou huit ans, gagne du terrain et en particulier dans les villes. Les ONG y sont de plus en plus actives, elles sont extrêmement averties des menaces qui pèsent sur l’environnement et savent qu’elles ont à disposition des bailleurs de fonds prêts à les aider à entrer dans le best-in-class dans ce domaine. Les élus aussi ont acquis une culture environnementale, alignée sur les standards internationaux.

​Mais à quoi sert un centre d’enfouissement dernier cri si la collecte des déchets n’est pas à la hauteur, par exemple ?

P.F. : Mais dans la plupart des villes, elle est très organisée, et de longue date! La 
difficulté n’est pas dans la collecte, mais dans le traitement et le stockage, qui ont été peu gérés jusqu’à présent. Quant aux centres d’enfouissement, ils sont techniques dans la mesure où il faut gérer à la fois les déchets industriels et municipaux, et produire du biogaz qui est ensuite converti en énergie. Mais ils ne présentent pas le même degré de complexité que des usines d’incinération. Veolia possède une grande expérience 
de tous ces modes de traitement et de valorisation. Les barrières à l’entrée de ce marché sont élevées : peu d’entreprises sont capables de répondre aux appels d’offres.

Justement, sur le marché des services publics africains, avec quel type d’entreprises êtes-vous en concurrence ?

P. F. : Nos concurrents se répartissent en plusieurs catégories. La première, ce sont les champions des pays du Sud, souvent marocains. Dans le cadre d’alliances politiques entre pays, ils apportent un soutien technique, et ils exploitent aussi par délégation : l’ONEE marocain gère l’Office national de l’eau et de l’énergie du Cameroun, par exemple. Ces entreprises publiques ont de bonnes compétences techniques, mais elles n’ont pas toujours une grande habitude de l’international, ni de la gestion de projets. La seconde catégorie, ce sont ce que j’appelle les aventuriers, des entreprises de taille moyenne qui viennent du Moyen-Orient, d’Inde, très agressifs sur les prix sans toujours proposer une technologie différente. Mais ils ont une vraie souplesse et répondent vite à la demande, un atout essentiel en Afrique. Troisième catégorie, plus traditionnelle : les utilities, comme Suez, qui est implanté au Maroc mais franchit peu le Sahara, ou Eranove, ancienne filiale de la SAUR, détenue à l’époque par le groupe Bouygues, et aujourd’hui filiale d’un fonds américain.

Les entreprises locales ont-elles la capacité de remporter des marchés ?

P. F. : Il en existe une multitude, mais on ne peut pas dire qu’elles soient en concurrence avec nous. Cependant, nous travaillons avec elles, car nous avons pour politique de collaborer ou de nous associer systématiquement avec des acteurs locaux, avec lesquels nous établissons des relations de long terme. C’est la garantie pour rester durablement en Afrique.

​Quel regard portez-vous sur le développement urbain de l’Afrique ?

P. F. : Je suis très optimiste. Dans notre secteur d’activité, les progrès sont fulgurants, par exemple en matière de production et de distribution d’électricité, et je reste convaincu que la technique saura apporter des solutions aux défis urbains de l’Afrique. S’il subsiste des freins, ils seront d’ordre politique et culturel, mais certainement pas d’ordre technique.

Publié en Février 2016



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