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Rédigée le 28 Septembre 2016

Ne jetez pas la pierre à l'exode rural, je suis derrière…

Disons-le tout net : nous sommes englués dans un prêt-à-penser qui nous vient de l’extérieur ! Mais l’extérieur, à son corps défendant, ne peut entrer dans la peau de l’autre. Il peut donc se tromper de bonne foi. Alors, nous plébiscitons les sentences prédigérées qui nous sont proposées.


C’est ainsi que nous condamnons avec la dernière énergie, et sans la moindre réflexion autonome, l’exode rural dont on dit qu’il dépeuplerait nos campagnes pour agglutiner des populations déshéritées dans les taudis de bidonvilles des grandes cités africaines. Nous oublions seulement de nous poser les questions essentielles. Comment vivent ces personnes dans le monde rural ? Quelle est leur espérance de vie ? Quel est leur niveau de revenu ? Quel est le taux de mortalité de leurs enfants ? Quelle chance ont ces enfants de suivre une scolarité normale et d’avoir accès aux soins les plus primaires ?

Chaque peuple vit avec son histoire. On nous dit –’et c’est exact’– que c’est la révolution industrielle qui a permis l’exode rural occidental. La motorisation de l’agriculture a libéré la main-d’œuvre des villages dont l’industrialisation avait besoin dans les villes. Ce schéma ne s’observe pas en Afrique. Alors, que doivent faire les populations qui crèvent dans le monde rural ? Accepter leur destin sans bouger ? Adopter le stoïcisme comme philosophie et, comme le loup d’Alfred de Vigny, souffrir et mourir sans parler et sans se remuer ? Que nenni ! Les plus audacieux tentent leur chance dans l’exode. Ceux des villes se jettent dans l’aventure de l’exil vers l’Occident et ceux des champs entreprennent l’exode rural. Vaille que vaille, ils se créent un logement, trouvent au petit bonheur la chance et au jour le jour  à louer leurs bras dans les ports, les chantiers, les mines, les usines et les factoreries, s’essayent dans l’informel. Ils inscrivent leurs enfants dans les écoles de plus en plus nombreuses, glanent des soins hospitaliers de plus en plus proches. Le taux de mortalité infantile baisse. Dans ces familles et dans une génération, un certain nombre réussit à s’en tirer. On observe des succès parfois fulgurants qui font passer certains génies de la misère à la bonne classe moyenne en une génération. Tout comme c’est le cas pour beaucoup d’enfants d’immigrés subalternes qui rejoignent la classe moyenne dans le même laps de temps. Et la misère recule et je dis bravo! Qui blâmerait décemment les uns et les autres d’avoir essayé ?

Pourquoi devrait-on s’attendre à ce que les Africains appliquent certains modèles, même quand ils ont fait leurs preuves en Europe, en Chine ou au Brésil ? Leur modèle est informel comparé aux autres, mais il marche! Alors, poussés par le bon sens et l’instinct de survie, ils inventent des recettes qui correspondent à leur histoire et à leur espace. Et ça marche ! Et je dis bravo! Au départ, les données ne sont pas les mêmes. L’aristocratie de la forêt équatoriale africaine n’a pas de domaine. Elle ne vit pas de rente. La bourgeoisie naissante est faite d’enfants de pauvres planteurs ou d’ouvriers spécialisés. Les élites politiques et intellectuelles viennent du même cru. Il n’y a pas de Nana-Benz en Allemagne, mais au Togo. En Afrique, taxi collectif, taxi moto, Uber Pop, c’est bien vieux et tout le monde est content… ou presque! Et le développement vaille que vaille arrive dans le taxi-brousse en attendant le TGV.
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