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La vie Forbes

Marguerite Abouet militante de la créativité africaine

Par NIA JOHNSON le 27 Juin 2016

Cette écrivaine, scénariste et réalisatrice franco-ivoirienne lève le voile sur ses projets et fait le point sur la création audiovisuelle.



On pense souvent de Marguerite Abouet qu’elle a une petite histoire malicieuse à nous raconter. Dans le fond, on a pas tout à fait tort puisque la scénariste franco-ivoirienne possède un talent inné pour conter l’Afrique avec humour. C’est une nouvelle fois le tour de force qu’elle vient de réaliser avec la série C’est la vie, diffusée depuis le 21 septembre sur TV5Monde. Surnommée, par les médias “ambassadrice de la culture ivoirienne”, la quadra prend la direction du Sénégal dans cette série atypique où les vies de plusieurs sages-femmes, principalement du centre de santé de Ratanga, sont disséquées avec force détails : débrouille, magouilles, jalousies ou solidarité, amour et disputes.

A l’initiative du projet, une ONG sénégalaise : le Réseau africain pour l’éducation, la santé et la citoyenneté (RAES), qui sensibilise sur les questions de santé. Donc pas vraiment de quoi rire…surtout qu’il faut coller à méthode dite Sabido qui consiste à utiliser la fiction pour susciter des changements de comportements. L’auteur d’Aya de Yopougon, loin d’être rebutée par cette approche, apporte sa touche personnelle – savant mélange de drames et de rires. Réalisée par le cinéaste sénégalais Moussa Sène Absa, la série en est à sa deuxième saison. Marguerite Abouet est intarissable sur le sujet de la créativité africaine, à l’heure où les sources d’informations se multiplient.

Après plus de vingt ans de carrière, elle milite encore pour que les Africains s’approprient toute la chaîne de valeur dans le processus de création en se professionnalisant beaucoup plus. Novembre voit aussi la sortie de la bande dessinée contant les aventures de la petite Akissi dans un tome 6 inédit disponible chez Gallimard. A cette occasion, l’auteur franco-ivoirienne s’est confiée à Forbes Afrique sur l’évolution de l’audiovisuel en Afrique, ses projets en cours et lance une invitation aux Africains afin d’écrire leurs propres histoires. 

FORBES AFRIQUE : Comment observez-vous les nombreux changements que connaît l’audiovisuel africain en ce moment ?

Marguerite Abouet : Avec grand intérêt. Le continent africain compte plus de 630 chaînes hertziennes, plus de 2 200 chaînes diffusées par satellite et plus de 100 offres payantes. Nous savons tous aujourd’hui que des chaînes de télé, des producteurs et des créateurs ont une curiosité pour le continent, c’est certain. Mais il manque celui des investisseurs. Il faut des partenaires financiers qui pourront accompagner et développer nos talents !

Est-ce que l’auteur que vous êtes trouve sa place dans les différents projets de chaînes, de productions… ?

M.A : Il était très important pour moi de trouver cette place, d’où l’importance d’avoir une vision précise. Puis de trouver les moyens pour le faire, enfin de pouvoir s’entourer de personnes compétentes. Alors je crée des séries, forme des jeunes scénaristes, supervise des ateliers d’écriture, écris des scénarios et réalise des films, avec toujours l’envie d’une vision précise de ce qu’il reste à faire pour que l’audiovisuel africain innove vraiment. J’aimerais voir à la télévision ce que j’ai envie de regarder. Et pour cela, le mieux, c’est encore de concevoir et d’orchestrer mes propres projets, entourée de personnes compétentes qui vont dans le même sens que moi.

Vous racontez l’Afrique avec humour, loin des clichés, quelle place pour la création humoristique sur le continent ?

M. A.: La création humoristique a toujours eu sa place sur le continent, notamment en Côte d’Ivoire (mon pays natal) où l’humour est une vieille tradition, une forme d’optimisme absolue. Les Ivoiriens ont la capacité de pouvoir rire de tout, même du pire. Et cela depuis les premières jours de la télévision ivoirienne où de nombreux programmes ont nourri notre enfance. D’abord, avec l’émission satirique Comment ça va? du talentueux Léonard Groguhet. Nous avons aussi droit tous les samedis soir, à du théâtre populaire. Ces programmes passaient en Afrique de l’Ouest et les Africains en étaient et sont toujours friands. On arrive à raconter des histoires difficiles en les distillant dans la joie. L’humour a encore de longues années devant lui.

Avec l’arrivée de la TNT est- ce qu’il n’y a pas un risque pour les Africains de ne plus pouvoir raconter leurs propres histoires?

M. A.: Les Africains ont toujours regardé des programmes venus d’ailleurs. Nous avons grandi avec les séries américaines, des films français, des séries brésiliennes et j’en passe. Nous avons déja eu des pionniers français comme AB Sat et Canal+ qui ont depuis longtemps renforcé leur présence sur les territoires africains. Cela n’a jamais empêché les Africains de faire des films, des séries qui racontent leur vie. Alors aucune crainte à ce niveau-là. Au contraire, l’Afrique a un potentiel audiovisuel immense. Ce sera une opportunité plus qu’un risque.

La bande dessinée peut-elle trouver sa place dans l’offre qui est en train d’être remodelée ?

M. A.: La BD aujourd’hui a gagné une reconnaissance culturelle. Un livre acheté sur huit est un album. En bibliothèque, c’est un ouvrage emprunté sur cinq. La BD apparaît le seul ouvrage qui rassemble toutes les générations. Elle s’est diversifiée et aborde tous les genres littéraires.
Le regard porté par des prescripteurs a aussi changé. Il y a trente ans, on disait à un enfant pose ta BD, prends un livre. Aujourd’hui face à l’apparition des consoles de jeux ou des téléphones portables, la BD est devenue un allié. D’ailleurs plusieurs BD sont adaptées au cinéma et rencontre énormément de succès. La BD est avant tout un passeur d’images, un passeur de sens, un passeur d’histoire(s).

Le cinéma n’est pas en reste, mais les financements font défaut, quel avenir pour ce secteur ?

M. A.: Il est en voie de disparition. C’est la télévision et les téléphones mobiles qui le remplacent. Le problème du cinéma en Afrique vient de plusieurs manques : financements, un marché propre et la formation professionnelle. Le cinéma est un art à part entier. On raconte d’abord une histoire, on la filme, puis on la monte pour ensuite la montrer sur un grand écran. Tout cela demande beaucoup de technique. Et pour que nous soyons compétitifs, il faut que nous le soyons d’abord en termes techniques et en termes de récit. Tant que nous ferons l’économie de la formation, le cinéma n’aura aucun avenir. 

Vous avez réalisé la prouesse d’amener Aya de Yopougon partout en Afrique, quelles sont les recettes pour reproduire un tel succès ?

M. A.: Il existe bien quelques projets en développement qui laisse espérer un meilleur avenir, nous verrons bien, mais sinon, mis à part quelques vestiges du passé ou îlots esseulés, où peut-on voir un film aujourd’hui en Afrique ? Si l’on souhaite un cinéma populaire africain, pas un cinéma de festival, il faudra des salles de cinéma. Et pas des petites salles élitistes. Il faut des multiplexes dont le business model est basé sur une économie radicalement différente de ce qui se fait ailleurs dans le monde. L’industrie des télécoms y est arrivée. Pourquoi le cinéma ne pourrait-il pas lui aussi réussir sur le continent ? 

Avez-vous d’autres projets en cours en plus de C’est la vie ?

M. A. : La saison 2 de la série télévisée C’est la vie. Un projet destiné à porter sur la sphère publique les thématiques de santé liées à la santé maternelle et infantile, à la planification familiale, aux violences conjugales et à la sexualité. La série se déroule principalement dans un centre de santé d’une capitale urbaine d’un pays africain. Elle dépeint avec réalisme et humour la vie quotidienne de personnages hauts en couleur. Un autre projet est en développement, que je conçois de manière à ce qu’il devienne LA grande série d’Afrique de l’Ouest, drôle et populaire. Mon but est que cette série exporte l’African W ay of Life au-delà du continent. La série s’annonce ambitieuse, produite avec des moyens et interprété par des acteurs talentueux comme Claudia Tagbo, Eriq Ebouaney, Pascal N’Zonzi et bien d’autres.

Biographie

Marguerite Abouet est née en 1971 à Abidjan. Elle grandit en famille dans le quartier populaire de Yopougon jusqu’à l’âge de 12 ans. Puis ses parents l’envoient avec son grand frère «“suivre de longues études“» à Paris, où leur grand-oncle les héberge. Elle découvre avec émerveillement les bibliothèques et se passionne pour les livres et l’écriture. Après une carrière d’assistante juridique, elle décide de se consacrer uniquement à l’écriture. En octobre 2005, elle crée le personnage d’Aya de Yopougon. Avec une voix et un humour inédits, elle y raconte une Afrique loin des clichés, de la guerre et de la famine. En 2006, Aya de Yopougon est célébrée par le prix du Premier album au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Marguerite vit à Paris. Elle écrit de nombreuses histoires pour l’édition. Elle travaille aussi beaucoup pour l’association qu’elle a fondée - Des livres pour tous -, dans le but de rendre 
le livre plus accessible aux enfants africains en y créant des maisons de quartier-bibliothèques.  www.deslivrespourtous.org

Publié dans le numéro de DÉCEMBRE 2015 // JANVIER 2016



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