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Les ingrédients-clés pour réussir en affaires selon Mamadou Kwidjim Touré, CEO d’Ubuntu Capital

Par Szymon Jagiello le 31 Octobre 2017


Lancer son affaire n’est jamais une tâche aisée. Chaque entrepreneur doit tenir compte d’un nombre d’éléments stratégiques, contextuels et personnels pour donner à son projet une chance réelle de réussite. Comme dans d’autres régions du monde, le continent africain exige aussi de prendre en considération certains facteurs. Lesquels ? Mamadou Kwidjim Touré, le PDG du cabinet de conseil Ubuntu Capital, livre son point de vue à Forbes Afrique.



Les ingrédients-clés pour réussir en affaires selon Mamadou Kwidjim Touré, CEO d’Ubuntu Capital

Quelles sont les qualités qui forment un bon entrepreneur dans le contexte africain?

Mamadou Kwidjim Touré :La force intrinsèque d’un entrepreneur africain repose à mon avis sur 3 éléments clefs : son réseau, ses compétences et l’expérience accumulée. Si l’un de ces 3 facteurs lui fait défaut, il lui faudra s’associer ou s’entourer de  personnes capables d’apporter ces éléments.

Pourriez-vous nous citer un exemple lié à votre expérience ?

M.K.T :Pour avoir eu le privilège de collaborer avec lui, le cas d’Aliko Dangote me semble pertinent. Je me souviens qu’un jour, il nous avait communiqué une vision très claire qui consistait jadis à fournir d’abord au Nigeria, puis au continent africain, les produits qui permettront à la population de se nourrir et de s’abriter. A l’époque, il possédait une raffinerie de sucre, des usines de pâtes et distribuait du ciment importé. Lorsqu’il décida de fabriquer le ciment sur place et de construire Obajana[1] (le projet de mettre sur pied l’une des plus grandes cimenteries au monde pour un coût avoisinant les 800 millions de dollars), il disposait d’une solide expérience dans le ciment en tant qu’importateur et distributeur, et avait les réseaux nécessaires dans son pays. Toutefois, il avait les plus grandes peines à lever les fonds pour son projet car les banques locales ne disposaient pas de la capacité financière et les banques internationales doutaient de son aptitude de mener à bien une entreprise d’une telle envergure. Les raisons invoquées se basaient sur le fait qu’il n’était pas cimentier et peu connu au niveau international. Il décida alors de s'entourer des connaissances nécessaires pour relever ce défi. En plus de notre banque d’affaires, Il approcha d’autres partenaires, notamment des opérateurs techniques venus d’Inde. C’est ainsi que nous avons travaillé ensemble pour renforcer la structuration financière du projet aux standards internationaux et peaufiner sa stratégie d’expansion nationale et internationale.

Les entrepreneurs sont souvent confrontés à des échecs avant de connaître éventuellement le succès dans les affaires. Quel a été votre plus grand revers jusqu’à présent dans votre carrière?

M.K.T :Mon plus gros échec est de n'avoir pas réussi à mobiliser autant de capital africain que je le souhaitais pour le fonds d'investissement que nous mettons actuellement en place. Cela a constitué une expérience difficile de voir que les industriels ou grandes fortunes sur le continent se cantonnent sur leurs acquis sans miser sur les industries de demain, ou préfèrent garder leurs capitaux ailleurs offrant des rendements inférieurs à 3% par an alors que les investisseurs internationaux en provenance d'Europe, de Chine, d'Inde ou d'ailleurs, en soif de croissance, se ruent sur le continent. Les fonds d'investissements montés sur l'Afrique cette dernière décennie ont permis aux investisseurs de doubler leur mise en 7 ans. La plupart de ces investisseurs dans ces fonds n'étaient pas africains (essentiellement des institutionnels ou family office d'Amérique ou d'Europe). Les rares fortunes sur le continent à avoir compris l'importance stratégique de se positionner dans des fonds d'investissements sont les blancs sud-africains tels la famille Oppenheimer qui a investi dans « Tana Fund », la famille Rupert qui a investi dans « Invenfin » (pour les nouvelles technologies) ou encore Pembani-Remgro (pour les infrastructures), pour ne citer qu’eux. Les privés et institutionnels (banques, assurances, fonds de pensions) africains doivent investir et participer plus activement dans le soutien à l'émergence de champions régionaux de manière directe ou via des fonds, au fait des tendances et opportunités de l’économie contemporaine.

Créer son entreprise en Afrique demande de s’adapter à un contexte. Quels sont éléments qu’un entrepreneur doit prendre en compte pour lancer son affaire sur le continent ?

M.K.T. :ll est évident que lancer son affaire en Afrique présente bien des challenges justement dus à l’écosystème souvent inefficient mais aussi à l’accès aux financements, aux opportunités de marché, au manque d’une main d’oeuvre bien formée et aux mentalités des acteurs économiques, lesquels ont souvent une vision à court terme. Dans le cas de l’écosystème africain, si vous comparez, par exemple, la durée moyenne du temps de préparation et de développement d’un projet d’énergie en Afrique subsaharienne, celui-ci oscille entre 5 et 7 ans contre 18 à 24 mois en Amérique Latine et au Moyen Orient.

De quelles armes un entrepreneur doit-il se munir pour faire face au facteur lié au temps?

M.K.T :En effet, en Afrique les choses prennent plus de temps qu’ailleurs et requièrent une résilience accrue, et donc un fonds de roulement conséquent permettant de faire face aux intempéries et autres retards de revenus liés aux procédures de recouvrement, lesquelles sont souvent lentes et difficiles. Le temps représente donc un facteur majeur à prendre en compte. Face à ce constat, un entrepreneur doit formuler une vision claire avec un plan d’exécution qu’il devra constamment ajuster en fonction des aléas rencontrés au cours du développement de son entreprise. En outre, il est aussi essentiel qu’il bâtisse un « support system » (cadre de soutien) qui l’accompagne au fil des épreuves pour être en mesure de lui apporter des soutiens émotionnels, relationnels ou financiers nécessaires pour rebondir. Il s’agit souvent des amis, de la famille, des associés, des collègues qui croient en lui et partagent sa vision. Comme dit le proverbe, «c’est dans les moments difficiles que l’on voit sur qui l’on peut compter.»

Est-il le seul paramètre à prendre en considération ?

M.K.T. :La capacité d’adaptation et d’anticipation représentent des éléments tout aussi importants car les choses ne se passent jamais comme prévu. Il ne faut pas hésiter à revoir son business modèle pour saisir les opportunités. Je l'ai expérimenté en grandeur nature lorsque j'étais ManagingDirectoren charge des investissements et du financement des projets pour l'Afrique chez General Electric (GE), quand le CEO du groupe préparait la vente de GE Capital avec pour ambition de devenir le leader mondial du Big Data défiant Oracle et IBM. Si GE est la seule entreprise au monde cotée sur le New York Stock Exchange depuis plus d'un siècle, c'est justement en raison de sa capacité permanente à anticiper l'avenir. On a également quelques beaux exemples en Afrique, IssamDarwish, co-fondateur du groupe IHS opérant des tours de télécommunications, a sollicité l’aide de l’International Finance Corporation (IFC) en 2009  où j’étais chargé des investissements. Il désirait faire évoluer son business de la maintenance des tours vers l’acquisition et l’outsourcing de tours partagées par les opérateurs de téléphonie mobile. C’était un projet ambitieux et il avait compris que la survie de son entreprisepassait par ce changement. Au-delà de la mise en place de produits d'investissement sur mesure nécessaire à sa croissance, nous l’avons aidé à la mobilisation d’une série d’investisseurs de renommée internationale. Nous l’avons également soutenu en l'introduisant auprès des comités exécutifs de grands groupes tels qu’Orange, MTN et autres partenaires stratégiques de référence. Le groupe qui pesait alors 60 millions de dollars en 2009 vaut aujourd’hui plus de 2 milliards de dollars.

Pour qu’un entrepreneur décide de lancer un projet voire une société dans un endroit géographique donné, il faut que l’environnement dans lequel il va décider d’investir lui permette d’avoir des retours sur investissement. Quels sont actuellement les bénéfices que peut espérer un entrepreneur dans le contexte africain ?

M.K.T. : Contrairement à ce que l’on pense, l’Afrique offre des retours sur investissements supérieurs à la moyenne des pays émergents. Néanmoins, les retours élevés riment avec  des risques importants. Je dois souligner que beaucoup de ces risques, bien que réels, sont parfois exagérés et dus à une communication mal maitrisée sur le vrai potentiel du continent. Il faut donc que l’entrepreneur soit capable de les identifier, de s’y préparer et de les mitiger par des actions de prévention ou de préparation concrète. Il doit aussi s’armer de patience, de persévérance et, surtout, de bien s’entourer. Car, même si l’entreprenariat est un chemin solitaire, c’est une bataille qu’il ne peut gagner seul. Comme le dit un proverbe africain: «si vous voulez aller vite, partez seul. Si vous voulez aller loin, allez ensemble.»

[1]Le projet de mettre sur pied l’une des plus grandes cimenteries au monde pour un coût avoisinant les 800 millions de dollars

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