Forbes Afrique magazine
Facebook
Twitter
Menu
Cover story

Les artistes africains ont leur musée d'art contemporain

Par Par Patricia Coignard le 18 Mars 2016

Jusqu’à maintenant, les artistes africains de renommée internationale exposaient uniquement à New York, Paris, Berlin ou Venise. L’inauguration du premier musée d’art contemporain africain en Afrique subsaharienne, à Ouidah au Bénin, devrait radicalement changer cette donne.



Crédits : AFP
Crédits : AFP
La culture est un droit. Elle ne peut pas être considérée comme un luxe même si il y a des urgences humanitaires. » C’est avec cette conviction chevillée au corps que la Franco-Béninoise Marie-Cécile Zinsou, 31 ans, a ouvert le 11 novembre dernier le premier musée d’art contemporain africain de l’Afrique subsaharienne (Afrique du Sud exceptée) dans l’un des pays les plus pauvres du monde, le Bénin. A Ouidah, une villa de style afro-brésilien expose donc seize artistes majeurs. De Cyprien Tokoudagba, Malick Sidibé, Seydu Keita, Frédéric Bruly-Bouabré à Romuald Hazoumé, Samuel Fosso…, deux générations de créateurs africains révèlent au grand public l’immense palette de leurs talents. La sélection d’œuvres est issue de la collection d’art contemporain de la Fondation Zinsou (créée en 2005 afin de valoriser l’art contemporain africain). L’accrochage sera renouvelé tous les six mois environ. Cette première exposition, intitulée Chefs-d’œuvre de la collection, constitue un témoignage tangible de la diversité des approches de la création africaine. 

Des oeuvres critiques

Ainsi, certains détournent des objets quotidiens : les Béninois Romuald Hazoumé (avec ses bidons transformés en masques), Aston (avec une installation à base de briquets) et Gérard Quenum (qui fait des sculptures à partir de poupées). D’autres interrogent la modernité, comme le photographe malien Malick Sidibé, qui expose ses splendides portraits des jeunes des années 1970, ou le Camerounais Samuel Fosso, qui se travestit (en pirate, en femme américaine libérée…) dans de grands autoportraits en couleurs. Avec les peintures de Cyprien Tokoudagba, ce sont les mythes et les légendes qui sont revisités. Au détour des salles et des thèmes, on croise aussi les sculptures de l’Ethiopien Mickaël Bethe-Selassié (deux totems en papier mâché), les portraits de chasseurs traditionnels du photographe belge Jean-Dominique Burton, les peintures du Tanzanien George Lilanga (mort en 2005), de l’Ivoirien Frédéric Bruly Bouabré, du Britannique Bruce Clarke, du Congolais Chéri Samba. Deux points communs à ces talents, quasiment tous d’envergure internationale : la volonté de travailler en Afrique et leur vision souvent âpre et critique de la société et de la politique. 

Une ville symbolique

Il aura fallu toute l’opiniâtre et l’énergie communicative de Marie-Cécile Zinsou, fille du banquier d’affaires Lionel Zinsou et présidente de la fondation éponyme, pour relever ce pari que d’aucuns ont longtemps jugé inconcevable : doter le Continent noir d’un lieu emblématique et pérenne de sa création contemporaine. « L’art a toujours un temps d’avance. C’est en quelque sorte une métaphore du développement économique actuel. Car l’Afrique dans laquelle je vis est connectée, hyper dynamique, créative, loin de l’image misérabiliste et stéréotypée trop souvent relayée par les médias. Avec ce musée, nous voulons contribuer à changer le regard porté sur cette partie du monde et faire du Continent noir un véritable acteur du marché de l’art international », insiste Marie-Cécile Zinsou. Son complice dans cette aventure, Romuald Hazoumé, confirme ce parti pris avec le francparler qui le caractérise. « La classe politique africaine ignore la culture car elle pense qu’elle n’est pas une source de développement. Les décideurs préfèrent investir dans le tourisme et s’acheter des Rolls Royce dans un pays sans routes ! C’est une erreur fondamentale. Non seulement l’art constitue un investissement très rentable et pérenne. Mais il tisse aussi des liens profonds entre les gens, leur apporte de la fierté ! On ne construit pas son avenir sans connaître d’où on vient et qui l’on est. »

A maints égards, le choix de la ville de Ouidah comme écrin du musée est symbolique. Située à une quarantaine de kilomètres de Cotonou – la capitale économique du pays –, cette cité côtière du royaume Dahomey, bastion de la culture vaudoue, fut l’un des principaux point de départ de la traite négrière vers les Amériques. Depuis 1992, soixante-quatre statues des rois et dieux vaudous du peintre et sculpteur béninois Cyprien Tokougba (disparu en mai 2012) balisent l’ancienne route des esclaves. Après l’abolition de la traite des Noirs à la fin du XIXe siècle, de nombreux Afro-Brésiliens s’installèrent à Ouidah, important avec eux un style architectural aux influences multiples. La villa Ajavon où a élu domicile le musée d’art contemporain incarne ce patrimoine culturel, véritable mémoire collective de la ville, aujourd’hui menacée autant par la désaffection de certains propriétaires, le manque de moyens que la concurrence de l’architecture contemporaine. Le choix de Ouidah comporte aussi une résonance familiale forte pour Marie-Cécile Zinsou. Son arrière-grand-père a ouvert la première école de la ville au début du siècle dernier. « Cette ville chargée d’histoire, porte d’entrée vers tous les continents, ne bénéficie d’aucun programme d’aide social, économique ou touristique de l’Etat, du fait notamment de sa trop grande proximité avec Cotonou. Elle mérite d’être sauvée et j’espère que ce musée y contribuera. » En s’implantant à Ouidah, la fondatrice du musée entend aussi démontrer que l’art n’est pas réservé à une élite. 

Un succès massif à pérenniser

Les quelque 20 000 visiteurs venus découvrir les œuvres exposées depuis trois mois dans cet espace artistique, unique en son genre en Afrique de l’Ouest, confortent les ambitions de la jeune femme. Et tord, au passage, le cou à toutes les idées reçues. « Nous avons atteint en deux mois l’objectif de fréquentation que nous nous étions fixés pour l’ensemble de l’année 2014 ! » se réjouitelle. Le succès – inattendu – de la boutique de souvenirs (fabriqués localement) et du restaurant pourrait même financer en partie les 18 emplois créés par le musée. Entièrement gratuit et conçu pour le grand public, le musée fait chaque jour le plein. « Nous sommes allés le présenter dans toutes les écoles. Les enfants en ont très bien compris le principe et l’intérêt. Ils reviennent ensuite avec leurs parents et d’autres membres de leurs familles. » On fait aussi le déplacement de Cotonou. La rénovation de la route, achevée d’ici avril prochain, devrait faciliter davantage encore l’accès à Ouidah et capter une manne touristique bienvenue pour la ville.

Cette attractivité de Ouidah au travers de son musée « tombe à pic, compte tenu de l’énorme succès rencontré par la 1.54 – one fifty four – la première foire internationale consacrée à l’art contemporain africain, organisée à Londres du 16 au 23 octobre dernier », constate André Magnin. Codirecteur en 1989 de la première exposition dédiée à l’art africain contemporain, Les Magiciens de la Terre, dans un musée occidental (le Centre Pompidou à Paris), celui-ci sillonne l’Afrique depuis vingt-cinq ans, notamment pour nourrir la collection privée de l’Italien Jean Pigozzi, considérée comme la plus importante au monde sur ce thème (12 000 œuvres environ). « La démarche de Marie-Cécile est complètement nouvelle et pourrait changer la donne. Jusqu’à présent, les musées d’art africains étaient ethnographiques et sans budget d’acquisition. Celui de Ouidah rapproche les artistes des populations, met la culture à portée de tous. Et peut inciter une élite africaine aisée à se constituer des collections contemporaines, un phénomène émergent sur le Continent, qui pourrait progressivement faire grimper la cote de nombreux créateurs africains, comme cela s’est déjà passé avec les Chinois.


publié en mars 2014



Dans la même rubrique :
< >
Inscription à la newsletter

Découvrez le sommaire des derniers numéros du magazine