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Le retour de la diaspora

Par Par Myriam Dubertrand le 14 Décembre 2015

Les chasseurs de têtes le constatent chaque jour : de plus en plus de cadres africains de la diaspora sont aujourd’hui prêts à rentrer au pays pour y poursuivre leur carrière, persuadés que les opportunités professionnelles
se trouvent en Afrique.



Crédits / DR
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Ses valises ne sont pas encore prêtes. Mais c’est tout comme. Amadou Diop, 36 ans, senior tax controller pour General Electric France, basé à Paris, veut poursuivre sa carrière en Afrique, et de préférence dans son pays d’origine, le Sénégal. Voilà maintenant dixhuit ans qu’il vit en France. Depuis la fin de ses études dans l’Hexagone – il a obtenu un DESS en finance et est diplômé de l’Edhec –, il y songe, mais depuis trois ans sa décision est devenue irrévocable. Pourquoi ce retour‰? «‰D’abord par goût du challenge, et aussi par curiosité, explique-t-il. Même si quand je rentre en vacances au Sénégal, j’avoue que je ne vois pas ce fameux décollage économique dont on parle tant‰!‰» Ensuite, Amadou Diop souhaite se frotter à un autre environnement. «‰Je n’ai jamais travaillé en Afrique, mais je pense que les relations humaines y sont différentes, plus cordiales, et que la hiérarchie est aussi plus marquée.‰» Il a conscience qu’il lui faudra faire montre de sérieuses capacités d’adaptation et compare le défi que représente pour lui ce retour à une expatriation en bonne et due forme. Mais il est serein. Parmi ses amis déjà rentrés, aucun n’a de regrets. Et une chose est sûre : Amadou Diop est persuadé «‰à 100‰%‰» que les possibilités d’évolution en Afrique sont plus nombreuses et rêve de crever le fameux plafond de verre, même s’il est tout à fait satisfait de son évolution professionnelle chez General Electric. Aujourd’hui, il est donc à l’affût d’offres d’emploi de senior professional en finance et reste ouvert à une éventuelle mobilité interne. Il reconnaît cependant qu’un trop grand différentiel de salaire pourrait être en mesure de freiner ses ardeurs. 

L'attrait d'une évolution rapide

Dominique Meizou Rogandji a, lui, déjà franchi le pas. A 34 ans, il est senior manager pour Deloitte Gabon depuis mars 2012. Diplômé de l’ESC Toulouse, il avait à l’esprit dès la fin de ses études, en 2003, ce retour en Afrique, mais ne savait alors ni quand, ni comment celui-ci se ferait. C’est après huit ans chez KPMG, où il eectue de nombreuses missions en Afrique, qu’il répond à une ore du cabinet d’audit et de conseil Deloitte. «‰J’ai été totalement emballé par le projet proposé et par la vision stratégique de Deloitte en Afrique francophone‰», explique-t-il. Et son enthousiasme ne faiblit pas. Pour lui, ce retour au Gabon, dont il est originaire, n’ore que du positif. «‰Ici, la croissance est soutenue, l’évolution des carrières est rapide, la région est dynamique et les entreprises ont d’énormes besoins en matière d’accompagnement. Les missions que nous effectuons sont donc très excitantes. De plus, je suis fier de participer à des projets qui façonnent le Gabon de demain et d’apporter ainsi ma pierre à l’édifice.» Et, cerise sur le gâteau, il souligne la qualité de vie : «‰Le gap est indéniable. Tout est plus facile ici‰», apprécie celui qui a longtemps vécu à Paris. 

Des cultures différentes

A 38 ans, Marie-Laure Koffi est directrice administrative et financière de Cémoi Côte d’Ivoire, société spécialisée dans la transformation des fèves de cacao. Elle a fait toutes ses études en Côte d’Ivoire (elle est diplômée de l’Ecole supérieure de commerce d’Abidjan et titulaire du diplôme d’études comptables supérieures). Elle a intégré le cabinet Deloitte à Abidjan en 1998, avant de rejoindre le bureau de Paris en 2004. Deux ans MOBILITÉ CARRIÈRE plus tard, elle refait ses valises et retourne en Côte d’Ivoire, d’abord chez Deloitte, puis à partir de 2008 à la direction financière de Canal+. «Je suis partie en France pour avoir une expérience professionnelle di€fférente et évoluer dans un environnement international, avec des collaborateurs de diverses nationalités, cultures et pensées. Mais mon intention n’était pas d’y rester trop longtemps, explique-t-elle. La naissance de mon fils aîné a contribué à ma décision de rentrer en Côte d’Ivoire. Car, en Afrique, nous ne connaissons pas les problèmes de garde d’enfants qui empoisonnent la vie de pas mal de cadres français. Toute la famille est autour de vous pour vous aider!» apprécie Marie-Laure Ko, aujourd’hui mère de trois enfants. «Mon retour s’explique par mon souhait de mettre mes compétences et connaissances acquises au profit de sociétés internationales implantées en Afrique, qui veulent avoir des cadres compétents, formés aux règles de gestion internationales.» Ce qui l’a le plus marquée en rentrant? «J’ai eu la chance d’évoluer dans le même groupe, qui plus est un groupe international, donc avec les mêmes règles en France et en Côte d’Ivoire. En revanche, les conditions d’exercice sont bien di€fférentes. Ainsi, l’environnement français est très organisé et les délais sont scrupuleusement respectés. Ici, il arrive souvent que ceux-ci s’étirent du fait des clients.» 

Préparer son retour

Habib Diene avait un rêve : créer sa propre société à Dakar. Le jeune homme de 28 ans, titulaire d’un master management et stratégie d’entreprise obtenu à Paris, a vite déchanté. «Face aux réalités, j’ai rapidement compris que chaque étape de la création allait être une véritable croisade et qu’avant de créer mon entreprise il me fallait surfer entre di€fférents postes afin de réunir les contacts, les apports financiers nécessaires, et acquérir la connaissance du terrain indispensable à la mise en place de mon projet.» C’est ainsi qu’après un premier poste de responsable marketing au sein de la SSII Manobi, il est aujourd’hui chef export et grands comptes chez Rufsac, fabricant de sacs biodégradables. Il avertit les candidats au retour : «C’est vrai, tout ici est en expansion, et ce, dans tous les secteurs, mais attention, dans ces eaux ne nage pas qui veut! L’Afrique est atypique : le népotisme est plus présent ici que nulle part ailleurs; les opportunités existent, mais ne sont pas connues de tous; le droit du travail est souvent à l’avantage de l’employeur; et le taux de corruption est élevé. Les oligopoles, qui sont pour la plupart composés de succursales d’entreprises étrangères, dictent leur loi sur tous les marchés, et notamment sur le marché de l’emploi. En termes de rémunération, ils off€rent juste un peu plus que la moyenne, afin de capter la matière grise venue d’Occident. Les salaires des cadres comparés au reste du monde sont encore faibles, même si la situation s’améliore. Enfin, la création d’entreprises est souvent étouff€ée dans l’œuf, et la protection de la propriété intellectuelle reste à développer, ce qui réduit fortement les initiatives venues de jeunes comme moi.» Autant d’éléments à connaître, à comprendre et à accepter, selon Habib Diene, qui ne cache pas qu’il lui a fallu une forte faculté de réinsertion pour avancer. Il est vrai que son arrivée au Sénégal s’est faite quelque peu dans la précipitation, des tracasseries administratives en France l’ayant obligé à un retour anticipé. Quoi qu’il en soit, pour Dominique Meizou Rogandji, cela ne fait aucun doute : «Tous les regards sont actuellement braqués vers l’Afrique. C’est le moment de rentrer au pays. A nous de soutenir son développement économique. Mais attention, il ne faut pas partir la fleur au fusil, conseillet-il. Il faut une réelle une ambition, une structure et un projet, et surtout arriver l’esprit ouvert. Comme dans le surf, ça y est, la vague rêvée arrive !»



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