Le jugement de l'ultime destructeur de l'économie américaine


Le plus sérieux et plus imminent obstacle à une vigoureuse reprise des économies
américaine et mondiale réside dans les politiques monétaires désastreuses menées par les grandes banques centrales, notamment la Réserve fédérale, la Banque centrale européenne (BCE), la Banque du Japon (BoJ) et la Banque d’Angleterre (BoE).



Le jugement de l'ultime destructeur de l'économie américaine
Leurs politiques d’assouplissement quantitatif et de suppression des taux d’intérêt ont
profondément perverti les marchés mondiaux du crédit et gravement bridé la reprise après la crise de 2008-2009. Non seulement leurs actions ont empêché un véritable redémarrage économique, mais elles ont aussi convaincu les gouvernements de repousser des réformes structurelles vitales, au prétexte que le coup de fouet produit par l’argent bon marché ferait amplement l’affaire !

L’incapacité manifeste de ces institutions à engager une véritable relance économique suscite enfin un examen très attendu des causes de ce fiasco. Admettre l’existence d’un problème sérieux constitue une première étape indispensable vers la recherche de solutions et l’élaboration de réformes.

Signe marquant de ce désarroi interne, le Wall Street Journal publiait il y a peu un article intitulé : Les faux pas de la FED alimentent le populisme : trois grands manquements commis par la Banque depuis la crise financière renforcent le désenchantement des citoyens à l’égard des institutions. Ecrit par Jon Hilsenrath, un journaliste disposant de sources fiables au sein de la FED, le texte énumère les facteurs qui, selon les responsables de la Banque, auraient réduit à néant leurs e’orts pour raviver l’économie.

Comme on pouvait s’y attendre, l’analyse des initiés est très éloignée de la réalité, leurs hypothèses concernant l’argent et l’économie étant foncièrement incorrectes. Mais l’arrogance horripilante et pédante de la FED est enfin ébranlée, ce qui ouvre la voie à son éventuel examen l’an prochain. La Chambre des représentants a d’ores et déjà adopté une loi – longtemps réclamée par Kevin Brady, représentant républicain du Texas – prévoyant la création d’une commission bipartite chargée de l’analyse approfondie de la politique monétaire. Le Sénat devrait rapidement lui emboîter le pas.

Les trois manquements identifiés par les responsables de la FED et cités dans l’article – son modèle informatique « est passé à côté des signes montrant qu’un système financier plus complexe était vulnérable aux bulles financières » ; la FED « n’a pas vu le ralentissement soutenu de la productivité des travailleurs » ; et « l’inflation n’a pas réagi aux aléas du marché de l’emploi comme l’escomptait la FED » – montrent comment les événements ont pu autant fragiliser cette institution surfaite.

Prenons l’inflation. La Banque centrale des Etats-Unis accepte encore cette théorie, appuyée par la courbe de Phillips et discréditée de longue date, selon laquelle l’inflation remonte lorsque le chômage recule et baisse lorsque le chômage progresse. Les faits ont sans cesse confirmé l’inexactitude de cette prétendue corrélation, mais la FED laisse rarement la réalité supplanter la théorie.

La conviction naïve de cette institution qui estime les modèles informatiques capables de reproduire le monde réel et de prédire les réactions de tout un chacun aux évolutions du marché, est inouïe. Elle néglige ce vieil axiome de la modélisation : à données inexactes, résultats erronés. Son modèle de prévision était largement passé à côté des prévisions de croissance pour l’exercice suivant pour treize des quinze dernières années, ne causant pas le moindre embarras au sein de la FED, du moins pas jusqu’à présent. Les économistes auraient mieux fait de lire l’avenir dans le marc de café.

Les économies ne sont pas des machines que l’on calibre telle une voiture. Des milliards d’individus prennent des décisions plusieurs fois par jour. L’idée qui veut que les responsables de la planification centralisée, que ce soit sous l’Union soviétique ou au sein de la Réserve fédérale, aient la capacité de moduler l’activité économique n’aboutit jamais, car ces derniers sont incapables de prévoir l’avenir. Ils ne font que présumer que les scénarios passés se répéteront sans cesse.

Quant à cette baisse apparente de productivité, elle n’a rien de mystérieux. La productivité et l’innovation sont conditionnées par l’investissement. La FED, et bien trop d’économistes, n’a pas compris que c’est l’instabilité monétaire qui affecte avant tout l’investissement productif, les entrepreneurs et les investisseurs ignorant l’ampleur de leur rémunération. Un dollar à 10 cents ? 50–cents ? 120–cents ? Aussi les mises de fonds ont-elles été insignifiantes pendant des années.

Tout cela souligne les problèmes inhérents à la façon dont la FED, la plupart des banquiers centraux et les économistes conçoivent l’argent. Contrairement à leur conviction profonde, l’argent ne contrôle pas l’économie. Il reflète l’activité du marché. Keynes et les monétaristes ont tout compris de travers, mais leur théorie a fait figure de parole l’évangile auprès des économistes et des responsables politiques pendant des décennies.

L’argent contribue simplement à faciliter l’achat et la vente de produits et services. Il est dépourvu de valeur intrinsèque, tout comme un billet de concert ou un ticket de vestiaire. L’argent est un titre échangé contre des produits et des services ; il mesure la valeur, ainsi qu’une règle mesure la longueur, une horloge, le temps, et une balance, le poids.

Contrairement aux fantasmes des banques centrales, contrôler le prix de l’argent – c’est-à-dire les taux d’intérêt – n’équivaut pas non plus à conduire une voiture. Le contrôle des prix est voué à l’échec. La seule inconnue demeure l’étendue des dégâts. La BoJ a systématiquement appliqué la suppression des taux d’intérêt depuis le début des années 1990, avec des résultats désastreux. Pourtant, la FED, la BCE et la BoE ont, à des degrés divers, imité ces manœuvres destructrices depuis la débâcle de 2008-2009.

Et qu’en est-il des Etats-Unis ? Il n’y a pas si longtemps, ses nouvelles entreprises, géants de demain, faisaient des envieux à travers toute la planète. Notre capacité à innover était sans pareille. Mais le flux de nouvelles entreprises se tarit peu à peu, et ce, pour une raison majeure : nos marchés du crédit, dévoyés, privilégient l’octroi de crédits au gouvernement et aux grandes entreprises plutôt qu’aux petites entreprises et aux ménages. A cause des maladresses de la FED, les obligations constituent aujourd’hui 53 % du crédit total aux Etats-Unis, contre 39 % il y a dix ans. Les obligations sont des instruments adaptés aux grandes entreprises bien établies, et non aux nouvelles entreprises dynamiques. Conséquence terrible de ces mesures ? Une orgie d’ingénierie financière pour gonfler les bénéfices. Les dividendes et les rachats d’actions dépassent désormais les bénéfices d’exploitation.

La neutralisation des taux d’intérêt par la FED et son insatiable fièvre acheteuse d’obligations bouleversent les assureurs et les fonds de pension, angoissés par les engagements repris à la faveur de conditions normales sur le marché du crédit.

Fort heureusement, la FED n’est pas la seule à reconnaître qu’il y a quelque chose de pourri au royaume des banques centrales. La Banque d’Angleterre, longtemps circonspecte face aux actions de ses homologues, ne s’est pas lancée dans l’assouplissement quantitatif avec le même enthousiasme. Bien qu’elle ait annoncé il y a peu l’intensification de ses achats d’obligations, elle s’y adonne avec un vif scepticisme quant aux bienfaits consécutifs. La BoE a, en vérité, annoncé un virage politique radical que la FED ferait bien d’imiter sans tarder. Elle exclut désormais les réserves des banques du calcul du ratio d’endettement. En d’autres termes, les banques disposent de davantage de fonds disponibles pour le crédit. Selon l’analyse toujours aussi percutante de l’économiste David Malpass, si « le nouveau système appliqué par le Royaume-Uni […] était adopté par la FED, il favoriserait une relance à grande échelle. »

Dans l’intervalle, il serait bon que la Réserve fédérale apporte quelques ajustements fort constructifs à ses activités :
  • Libérer tous les taux d’intérêt. Laisser les marchés, c’est-à-dire les emprunteurs et les prêteurs, fixer le prix de l’argent. Cela éliminerait sur-le-champ tout parti pris négatif de la FED quant aux obligations des petites entreprises.
  • Dégonfler son portefeuille gargantuesque. A l’échéance d’un titre, la FED ne devrait pas réinvestir les bénéfices, mais les réintégrer au secteur privé.
  • Collaborer avec le département du Trésor pour rejeter les accords de Bâle. Cette norme, élaborée par des régulateurs de plusieurs pays, vise à calculer le risque de diverses classes d’actifs et de déterminer les réserves nécessaires. Il n’est guère surprenant que ces réglementations aient encouragé les banques à prêter aux gouvernements aux dépens des emprunteurs privés. Ainsi, selon les accords de Bâle, avant que la Grèce ne soit officiellement en faillite, ses obligations d’Etat étaient plus sûres que les crédits accordés aux entreprises.
Il est grand temps que nos responsables politiques reconnaissent les ravages provoqués par la FED et ses pairs. Après la crise de 2008-2009, la vaine reprise précaire a provoqué le désespoir à travers toute la planète et empoisonne aujourd’hui la politique au sein des démocraties. Pourquoi cette remise en question n’est-
elle pas survenue plus tôt ? En raison, entre autres, du mérite accordé à la Banque centrale américaine pour avoir « empêché la survenue d’une seconde Grande Dépression ». Le fait est qu’il n’y aurait jamais eu de crise si le département du Trésor et la FED n’avaient pas gravement affaibli le dollar. N’oublions pas que la FED a justement été créée pour agir comme prêteuse en dernier ressort en cas de séisme financier.