Forbes Afrique magazine
Facebook
Twitter
Menu
Enquête

Le continent toujours dans l’obscurité

Par Patrick Ndundigi le 11 Juillet 2016

L’accès à l’énergie est aujourd’hui considéré comme un enjeu central de la lutte contre la pauvreté et du développement économique en Afrique. Cependant,
sur le continent, plus de 600 millions de personnes, soit les deux tiers de la population, n’ont toujours pas accès à l’électricité.



Dans un rapport intitulé « Energie, population, planète : saisir les opportunités énergétiques et climatiques de l’Afrique », publié le 5 juin 2015, l’Africa Progress Panel (APP), think tank de l’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan, a évalué à 621 millions le nombre d’Africains qui n’ont pas accès à l’électricité. Selon cette étude, un Africain (hors Afrique du Sud) ne consomme en moyenne que 162 kilowatts-heure (kWh) par an alors que les autres habitants de la planète en consomment 7000. Bien plus, l'Afrique subsaharienne consommerait moins d’électricité que l’Espagne et, à ce rythme, l’accès de tous les Africains à l’électricité ne pourrait pas être garanti avant… 2080. Le rapport révèle également que 138 millions de ménages vivant avec moins de 2,50 $ par jour dépensent collectivement 10 Mds$ chaque année en produits énergétiques de type charbon, kérosène, bougies et torches.

Sur une base unitaire, les ménages les plus pauvres d’Afrique dépensent environ 10 $/kWh pour l’éclairage, soit vingt fois plus que les ménages africains les plus riches. Les disparités régionales en desserte énergétique sont également très marquées sur le continent : le taux d’électrification au Maghreb est presque de 99 % alors que l’Afrique subsaharienne détient le triste record du plus faible taux d’électrification des régions en développement, avec une moyenne estimée à 32 %. Par ailleurs, les milieux urbains sont électrifiés à 70 % tandis que les milieux ruraux ont un taux d’électrification évalué à environ 25 %. Ainsi, actuellement, un Européen disposerait en moyenne d’environ 40 fois plus d’électricité qu’un Africain. 

Un tableau global plutôt sombre, que l’évolution démographique du continent devrait sensiblement aggraver si rien n’est fait. En effet, selon l’Agence internationale de l’énergie (IEA), l’Afrique subsaharienne est la seule région du monde où le nombre de personnes privées d’accès à l’électricité devrait augmenter : en 2030, 66,6 % des Africains pourraient être concernés. Le nombre de personnes n’ayant pas accès à l’électricité pourrait encore augmenter de 11 % d’ici 2030 alors que la population africaine risque de doubler d’ici 2050. L’Africa Progress Panel a évalué à 55 Mds$ par an jusqu’en 2030 les besoins en financement dans le secteur énergétique de l’Afrique : 35 Mds$ d’investissements dans des centrales, la transmission et la distribution, et 20 Mds$ pour les coûts d’accès universel à l’énergie.

GOULET D’ÉTRANGLEMENT DU PIB

Le très faible taux de pénétration de l’électricité coûterait en outre plusieurs points de croissance à l’Afrique chaque année, empêchant le continent de tirer profit de son potentiel de croissance. La Banque africaine de développement (BAD) estime que les goulets d’étranglement du secteur de l’énergie et les pénuries d’électricité coûteraient à l’Afrique 2 à 4 % de son PIB par an, altérant ainsi la croissance économique, la création d’emplois et les investissements. « L’accès de toutes les populations à l’électricité permettrait de relever la croissance du PIB entre 13 et 15 % en moyenne annuelle pendant 30 ans, selon des études de l’université La Fayette et d’économistes français », relevait Jean-Louis Borloo, président de la Fondation Energies pour l’Afrique et ex-ministre français de l’Ecologie lors du Forum international Afrique Développement (FIAD) organisé les 25 et 26 février 2016 à Casablanca. 

URGENCE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

L’accès à l’électricité des Africains relève donc d’une urgence économique et sociale. La faiblesse de la production et de la consommation d’électricité en Afrique subsaharienne constitue un frein au développement économique nécessaire pour sortir de la pauvreté. A titre d’exemple, à l’heure actuelle, dans près d'une dizaine de pays, plus de 80% des écoles primaires n’ont pas accès à l’électricité. Cette situation impacte surtout les femmes et les populations pauvres. Au Nigeria, première puissance économique du continent, 95millions des citoyens utilisent le bois, le charbon et la paille pour produire leur énergie, tandis que seul un Nigérian sur deux a accès à l’électricité. Le pays produit annuellement 2—800MW d’électricité, soit l’équivalent de la ville d’Edimbourg en Ecosse. 

Au-delà du bien-être des populations sérieusement mis à mal, cette sous-électrification empêche le continent de s’industrialiser, d’attirer les investisseurs étrangers pourvus de capitaux frais et de créer des emplois. De plus, les pays africains souffrent d’une carence de politiques publiques durables et prévisibles sur plusieurs années, capables d’inciter le secteur privé à investir dans des projets énergétiques durables.

Selon l’APP, les Etats concernés devraient multiplier par dix la production actuelle d’énergie afin de garantir à tous les Africains l’accès à l’électricité d’ici 2030. Cela réduirait la pauvreté et les inégalités, stimulerait la croissance et assurerait le leadership climatique. Pour Kandeh Kolleh Yumkella, ancien sous-secrétaire général des Nations unies, les gouvernements africains doivent faire pour le secteur de l’énergie ce qu’ils ont fait pour le secteur de la téléphonie mobile: déréguler, privatiser et encourager, afin d’attirer les capitaux privés.

​NEW DEAL

Pour pallier la faillite des Etats, plusieurs initiatives privées ont été mises en place afin d’«—éclairer—» le continent. C’est dans cette optique que le président de la Banque africaine de développement (BAD), Akinwumi Adesina, a lancé le programme «—New Deal pour l’énergie en Afrique—». Objectif: l’accès universel du continent à l'électricité à l'horizon 2025. Pour y parvenir, indique la BAD, l’Afrique doit préalablement satisfaire quatre conditions: accroître la production sur le réseau en y ajoutant 160GW de nouvelles capacités—; accroître la distribution et  raccordements au réseau, ce qui permettra 130millions de nouvelles connexions (soit 160% de plus qu’aujourd’hui)—; accroître la production hors réseau afin d’y ajouter 75millions de raccordements (soit vingt fois plus qu’aujourd’hui), et accroître l’accès à une énergie de cuisson domestique propre pour quelque 130millions de ménages. Pour sa part, le Nigérian Tony Elumelu, membre du conseil consultatif mondial du programme «—Energie durable pour tous—» et cofondateur et président de l’Africa Energy Leaders Group, a investi dans la plus importante centrale électrique du Nigeria, dont la production a été multipliée par 5, atteignant 715MW, contre 150MW au moment de son rachat à l’Etat il y a trois ans. L’objectif est d’atteindre 25% de la production nationale.

Par ailleurs, certains pays ont mis en place des politiques nationales pour faire face à l’urgence. Le Maroc a ainsi initié le projet d’énergie solaire de Noor Ouarzazate pour générer près de 600GWh d’électricité par an d’ici 2020, soit l’équivalent de la consommation de 630—000 habitants à travers le royaume. 

Au titre de son «—Business plan pour le climat en Afrique—», la Banque mondiale fournira 8Mds$ de nouveaux financements pour les énergies renouvelables (ENR) d’ici 2024, afin d’assurer le raccordement au réseau des citadins africains et l’installation de systèmes solaires hors réseau dans les communautés isolées. Car, pour l’institution de Bretton Woods, si l’Afrique veut atteindre l’ODD 7 (Objectif de développement durable—(1) n° 7: énergie propre et d’un coût abordable), elle va devoir raccorder à l’électricité plus de 60millions d’habitants par an, et donc plus que doubler ses performances actuelles, estimées à 24 millions. Des mesures et des initiatives ambitieuses pour des défis considérables en matière d’énergie, auxquels doit faire face un continent pourtant doté de nombreuses ressources, dont 10% de réserves hydrauliques mondiales économiquement exploitables, selon l’Institut français des relations internationales.


Pour lire l'intégralité de cette enquête, rendez-vous à la page 72 du numéro de Juillet/Août 2016, en vente ICI



Dans la même rubrique :
< >

Lundi 27 Août 2018 - 10:10 Le retour d’Erik PRINCE

Jeudi 12 Juillet 2018 - 15:50 France : la révolution Macron


Inscription à la newsletter

Découvrez le sommaire des derniers numéros du magazine