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Rédigée le 4 Juillet 2016

Le Pape et les douze réfugiés de Lesbos

Le pape François s’en est allé rendre visite aux damnés de l’île de Lesbos. On pourrait sourire à ce choix de destination, quand on sait que dans la mythologie grecque, cette île aurait hébergé les premières amours homosexuelles féminines, pratique que l’église réprouve.


Mais le Saint-Père ne recule devant rien pour manifester sa sympathie à ceux que la misère et les guerres de la méchanceté humaine jettent sur les chemins mortifères de l’exil. Nous nous souvenons tous de l’inattendu lavement de pieds dont il gratifia jadis les exilés, et le visage radieux des pauvres hères, tout étonnés du baiser pontifical sur leurs pieds d’errance. Le choix de l’île de Lesbos est motivé par l’accueil que ce site de moins de cent mille habitants doit assurer aux foules incessantes de migrants. Pour le souverain pontife, nous assistons à la plus grande catastrophe humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale. Et en repartant au Saint-Siège, afin de prêcher par l’exemple, il a emporté avec lui la charge symbolique de douze migrants, trois familles syriennes de Damas. « Nous sommes venus pour attirer l’attention du monde sur cette 
grave crise humanitaire et pour en implorer la résolution », a déclaré le pape.

L’archevêque d’Athènes et de toute la Grèce qui l’accompagnait a dénoncé « la faillite d’humanité et de solidarité » de l’Europe, et le patriarche de Constantinople, « la dureté de cœur de nos frères et sœurs qui ont fermé les frontières et tourné le dos ». 
L’autre soir, le président français passait encore à la télévision, interrogé dans l’une de ces émissions répétitives qui insupportent de plus en plus les Français (au point que l’audience, de quelque trois millions de téléspectateurs ce soir-là, était la plus faible jamais enregistrée pour ce type de rendez-vous). A cette occasion, M.Hollande s’est vanté d’avoir une politique identique à celle de la chancelière allemande Angela Merkel concernant l’accueil des réfugiés. Je n’oublierai jamais l’étonnement outré de la journaliste Léa Salamé, qui lui demanda alors si « c’[était] une blague », compte tenu de la réticence manifeste de la France à accueillir sur son sol les réfugiés de ces guerres. Et l’on ne sait que trop bien que l’action menée par la nation des « droits de l’homme » en Libye est le déclencheur d’un chaos dont personne n’appréciera jamais la profondeur.

Aujourd’hui, les langues se délient et les grands de ce monde s’entraccusent allègrement sur les décombres de la Libye, les ruines de la Syrie, les montagnes de cadavres, et la surface ridée de cette Méditerranée devenue un cimetière dont la fertilité se nourrit de l’arrogance des puissants. Pendant ce temps, on nous explique sans barguigner que des armes doivent être larguées çà et là pour entretenir l’industrie de l’armement, mais aussi, et c’est très important, pour tester leur efficacité et si nécessaire l’améliorer. A quel prix ! J’entends parler du plan Marshall libyen. Que me dira-t-on sur le destin de l’Irak ? On pense déjà au marché de la reconstruction syrienne. A quel prix ! 
Et pourtant, je reste optimiste, car j’ai l’impression d’entendre le navire craquer de toutes parts. Comment Aimé Césaire l’aurait-il formulé ? Quelque chose comme: « Sont-ce les soubresauts d’agonie d’un monde vieilli, vieillot, qui peine à accepter le destin cyclique de l’humanité ? » L’Afrique, à n’en point douter le cœur de réserve de cette humanité, devrait tirer de mieux en mieux son épingle de ce jeu de go. 
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