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Le Nigeria asphyxié par le krach pétrolier

Par Patrick Nelle le 18 Août 2016

Avec le krach pétrolier, le Nigeria a vu ses recettes d’exportation et ses réserves en devises fondre comme neige au soleil. Selon les spécialistes, il devrait perdre la position de première économie du continent, avec la chute de sa production de brut consécutive aux tensions socio-politiques dans la région du delta du Niger combinée à la chute des prix de l’or noir. Pour économiser ses devises et protéger sa monnaie, la Central Bank of Nigeria (CBN) est longtemps restée sur sa politique de change fixe, avant de changer de cap en juin dernier, en laissant flotter le naira. Olivier Carrolaggi est responsable de la plateforme de trésorerie internationale à Ecobank International (EBI), la filiale française du groupe Ecobank. Pour Forbes Afrique, il analyse l’impact de cette mesure inédite dictée par la crise et longtemps demandée par les milieux financiers.



Olivier Carrolaggi de Ecobank International
Olivier Carrolaggi de Ecobank International

Forbes Afrique : La Banque centrale du Nigeria (CBN) a longtemps résisté aux pressions des milieux économiques. Pourquoi a-t-elle accepté finalement de faire flotter le naira ?

Olivier Carrolaggi : Sous l’impulsion de son nouveau Président, le pays tente d’accélérer la diversification de son économie afin de réduire les importations en dollars US (USD) et pour développer les emplois locaux. Mais construire des usines, développer un réseau logistique, cela prend du temps. L’exclusion, mi 2015, de 41 produits de la liste des produits éligibles à l’allocation en dollars par la CBN tend à inciter à cette diversification. Mais la demande de produits importés est restée importante, contribuant à l’envolée du dollar sur le marché parallèle. Dans le même temps, la CBN a dû commencer à rationner la devise pour les produits éligibles afin de limiter l’impact sur ses réserves de change. Les arriérés de paiement en attente de couverture par la CBN n’ont cessé de croître, pour atteindre au moins 4 milliards de dollars en 2016. La baisse des recettes pétrolières ne permettait plus de réduire ces arriérés et il fallait laisser la devise se rapprocher de sa valeur réelle pour permettre aux investisseurs étrangers de revenir sur le marché et ajouter une nouvelle source de devises pour le pays.

Cette mesure a-t-elle déjà un impact positif sur l’économie nigériane ?

L’impact immédiat de cette dévaluation*  est une réduction du déficit budgétaire : les recettes d’exportation pétrolières en dollars génèrent plus de Naira pour le Gouvernement. Par ailleurs, sur les 4 milliards de dollars estimés de paiements en attente de couverture de change, 3.5 milliards ont été couverts à terme par la CBN. Celle-ci a cependant prélevé immédiatement la contrepartie en Naira, ce qui a eu deux effets : les taux à courts termes se sont fortement tendus et la CBN s’est de facto financée à 0% pour les prochains mois !
La CBN devrait également annoncer une hausse des taux, ce qui devrait attirer les investisseurs étrangers. Mais les restrictions sur les 41 produits persistent et l’inflation devrait continuer à rester élevée pendant plusieurs trimestres. La CBN a par ailleurs introduit un marché de contrats à termes ( futures ) qui devrait permettre aux sociétés de mieux couvrir leur risque de change et gagner en termes de visibilité opérationnelle. Il est donc encore trop tôt pour percevoir les effets sur l’économie.

La décision de la CBN sera-t-elle suffisante pour redonner du souffle à l’économie nigériane ?

Malgré l’ouverture du marché interbancaire des changes, la CBN reste extrêmement présente et la devise n’a probablement pas atteint une valeur d’équilibre qui serait autour de 300 / 320. Mais la dévaluation de 40% est conséquente et permet déjà aux investissements de respirer. Les intermédiaires financiers locaux, dont le rôle est de fluidifier les échanges économiques, retrouvent également de nouvelles sources de revenus avec la reprise du trading sur le change, traditionnellement une activité très rémunératrice sur ce marché. Cela permettra d’atténuer l’impact des créances douteuses sur le bilan des banques mais là encore il faudra plusieurs trimestres pour faire un premier bilan de la conjonction de la baisse des matières premières en 2015 et d’une dévaluation de la devise. Les premiers effets ont été palpables ces dernières semaines : la CBN a procédé au remplacement de la direction de l’une des principales banques de la place.

On a vu le pétrole revenir à 50 dollars. Comment appréciez-vous cette remontée du cours du pétrole ? Cette remontée annonce-t-elle une sortie de crise pour le Nigeria ?

Une remontée des cours du pétrole au-delà de 45 dollars est effectivement une excellente nouvelle pour l’économie nigériane : le pétrole représente 90% des recettes d’exportation. D’autant plus qu’il s’agit d’une donnée que le Nigeria seul ne peut pas maîtriser. La clé réside donc dans l’augmentation de la production. Malheureusement, depuis plusieurs mois, les attaques sur les installations pétrolières dans le delta du Niger ont fortement affecté la production qui est passée de 2.2 millions de barils jour à environ 1,5 millions. L’urgence est donc de trouver une solution à ce conflit. Une reprise de la production et des cours plus favorables permettront de regonfler les réserves de change et de réduire la pression sur le cours de la devise.

D’après vous, le Brexit pourrait-il avoir des conséquences sur l’évolution de la situation économique du Nigeria ?

La Grande Bretagne utilise actuellement les accords commerciaux européens avec les pays africains et devra donc les renégocier une fois le départ de l’Union Européenne (UE) effectif. Cela prendra plusieurs années et aura nécessairement un impact négatif sur les volumes échangés entre les deux pays. Entretemps, la chute de la livre sterling suite au vote du Brexit rend tout de même la Grande Bretagne plus attractive économiquement.
Dans l’immédiat, la conjonction de la dévaluation du Naira et du Brexit fait que les investisseurs attendent de voir les impacts, mais il n’y a pas fondamentalement de changement de la vision qu’ils ont du Nigéria et de l’Afrique en général. Le Continent reste une opportunité d’investissement extraordinaire.
* La devise nigériane est passée de 197 Nairas pour 1 dollar à 282 Nairas (en juillet dernier)



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