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L'insécurité créé de l'emploi dans les deux Congo

Par Par Muriel Devey Malu-Malu le 19 Mai 2016

Pauvreté, creusement des inégalités sociales, chômage, guerres et groupes armés, séquelles de conflits... la liste des ingrédients qui favorisent l’insécurité est longue. Du coup que ce soit pour faire de la prévention ou pour faire face aux délits, le marché de la sécurité suit une courbe ascendante dans les deux Congo.



Bien évidemment, en matière d’insécurité, c’est la RD Congo qui remporte la palme. L’insécurité n’y est pas seulement le fait des milices armées, présentes notamment dans l’est du pays et au Katanga, mais également des petits délinquants alliés à des forces de sécurité. Pour preuve, le phénomène Kuluna à Kinshasa, la capitale congolaise, qui a pris de l’ampleur quand le gouvernement a fait la chasse aux petits commerces informels, privant ainsi les «mamans» d’une source de revenus. «Les Kuluna sont des jeunes désoeuvrés dont les parents ont des difficultés financières. Ils agissent de concert avec des policiers et des militaires mal payés», explique Charles, agent d’une société de sécurité. Malgré l’opération «coup de poing», lancée par la police congolaise, le phénomène n’a pas disparu. 

Au Congo-Brazzaville, si d’importants efforts ont été faits pour rétablir la sécurité après les guerres civiles de 1997/1999, les séquelles de ces conflits n’ont pas totalement disparu. «D’ex-miliciens qui n’ont pas de travail, vivent de vols et autres délits», souligne Jean-Jacques Samba, le secrétaire général d’Unicongo, le syndicat patronal. Néanmoins l’insécurité y est limitée, les délits mineurs et le recours aux armes rare. Fait à souligner, le développement de la culture de la sécurité. «Autrefois, les entreprises et les particuliers engageaient un simple gardien pour sécuriser leurs biens. Avec les conflits et l’insécurité qui s’en sont suivi, ils font désormais appel à des sociétés spécialisées», souligne Aristide Matoko, chef d’agence de Brazzaville de la Société congolaise d’aménagement du bâtiment (SCAB), une société de sécurité privée qui emploie environ 6 000 personnes. Aussi, bien qu’en expansion, le marché de la sécurité est plutôt tourné vers la prévention. 

En RD Congo, la gamme des forfaits est plus étendue, tandis que la violence – agressions, braquages, meurtres, enlèvements, viols – et le recours aux armes sont plus fréquents, en ville, comme sur les routes. A fortiori dans les zones où sévissent des milices. Outre les cambriolages et autres larcins, les vols à répétition de matériels divers et de pièces détachées, dans les entreprises, qui, à la longue, peuvent porter sur des milliers de dollars, ne manquent pas. La raison ? La pénurie et le prix élevé de ces matériels. Autres délits, les occupations de sites miniers ou pétroliers, par des milices ou des creuseurs.

Une expansion spectaculaire

Pour l’heure, aucun acte terroriste n’a encore été signalé, ni au Congo ni en RD Congo. Néanmoins, le terrorisme reste un risque que ne négligent pas certaines ambassades et entreprises privées. D’où un début de prévention en la matière. Ainsi, dans les aéroports, la plupart des compagnies aériennes ont mis en place leur propre système de détection. Conscient du problème, le gouvernement de Kinshasa devrait mettre sur pied une société de sécurité à l’aéroport de N’Djili. Difficile de chiffrer les effectifs et le nombre de sociétés de sécurité intervenant sur le terrain, dont certaines ont été créées par des cadres des forces de sécurité. Car, à côté des compagnies, locales ou internationales qui ont pignon sur rue, opère une foule de petites sociétés. En RD Congo, où les marchés les plus importants – et les zones à haut risque– sont au Katanga, dans l’est du pays et les grandes villes, le leader est G4S (Group 4 Security), qui a racheté Armorgroup et Saftec. La société qui a pris pied en RD Congo à partir de la filiale sud-africaine du groupe anglo-danois G4S, avec la compagnie de téléphone Vodacom, emploierait quelque 20 000 personnes dont 8 000 à Kinshasa. Le marché compte également Bras Security, qui intervient surtout au Katanga, Guarding and Services for Africa (GSA), KK Security, très implanté dans l’est du pays et présent au Kenya, en Tanzanie, au Burundi et au Rwanda, Delta Protection, Top-Sig (Nord-Kivu), Security, Magenya Protection et Tango Protection. Citons aussi Oversea Security Service, Mamba Sécurité, Likonzi Protège, New Escokin, Lion Service, New Protect, MCC Protection. Et bien d’autres... Au Congo-B où le marché, concentré à Pointe Noire et Brazzaville, devrait s’étendre aux sites miniers en développement, le peloton de tête est occupé par la SCAB, très implantée dans la ville océane, First Security, dominant à Brazzaville ainsi que Prosec, Somac (Société Mamboji Angola Congo), Première Global Service, Sara Securité et GPS. Suivent des compagnies plus petites. Quelques étrangers s’implantent, en particulier à Pointe Noire, tels que New Protec. 

Outre les «VIP» –des particuliers aisés–, le gros de la clientèle est composé d’ambassades, d’organisations internationales, d’ONG et d’entreprises privées (hôtels, banques, agences de transfert d’argent, stations services, supermarchés, sociétés de BTP pour leurs chantiers et bases de vie, miniers, forestiers et pétroliers, usines, etc.). Au fil des ans, sous l’effet de la demande et des évolutions technologiques, les services se sont diversifiés. A l’origine, ils se limitaient au gardiennage et au transport de fonds (devises et quelques matières premières), sans fourgon blindé et avec juste une escorte de policiers. A partir des années 2000, la sécurité électronique – télésurveillance, capteurs anti-intrusion, déclencheurs d’alarmes, systèmes de contrôle d’accès associés parfois à une vidéosurveillance et à des systèmes de gestion du temps ou équipés d’une fonction de reconnaissance des données biométriques– a gagné du terrain. Et l’usage de fourgons blindés et de mallettes sécurisées pour le transport de fonds en tout genres s’est généralisé. Autres nouveautés, la mise à disposition de gardes du corps, d’équipes d’intervention rapide et la sécurité cynophile (chiens), qui renforcent l’action des agents de prévention et de sécurité. Les services incluent des enquêtes judiciaires, réalisées par des officiers de police judiciaire, la conception de plans d’évacuation d’expatriés ou le placement de détectives en civil pour surveiller les entreprises.

Dans les deux Congo, si la législation interdit le port d’armes aux agents de sécurité, elle autorise les sociétés à recourir à des éléments armés. «On signe des contrats avec la police, qui nous donne un détachement de policiers armés pour les interventions, les escortes et le transport de fonds. Nous gérons et payons ces policiers», informe Jean-Jacques N’Salanga Kabeya, le DG de First Security. La formation des agents est faite par les entreprises. «A l’embauche, on demande à nos futurs agents de savoir lire, écrire et parler français. Nous les formons ensuite au contrôle d’accès, à la fouille, et on leur donne une formation paramilitaire de base ainsi que des notions juridiques et sur les droits de l’homme. On embauche localement pour faciliter les contacts avec les populations environnantes et avoir des informations», indique N’Salanga. En RD Congo, à l’initiative du ministère de l’Intérieur, un centre professionnel de sécurité, un partenariat public privé, a été mis sur pied, destiné à former les agents de sécurité. Une décision saluée par les professionnels du secteur, car «elle permettra d’établir un standard d’agents et un barème salarial. Le CPS délivrera un diplôme qui sera obligatoire à l’embauche. Chaque agent aura un certificat biométrique, contenant des informations sur son parcours professionnel. C’est une bonne chose», se réjouit N’Salanga. Autant dire que le marché est prometteur. Et juteux si l’on en juge par le coût de facturation mensuel d’un agent de sécurité : de 170 000 à 250 000 francs CFA (340 à 500 $) au Congo-Brazzaville et entre 230 et 350 $ en RD Congo. Sans compter le matériel et autres prestations. Le business le plus rentable, mais qui exige de gros investissements, reste toutefois le transport de fonds et la sécurité électronique.

publié en juin 2014



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