Forbes Afrique magazine
Facebook
Twitter
Menu
Exclusif web

L’UE et l’Afrique : où en est cette relation ? Entretien avec Uzo Madu

Par Szymon Jagiello le 30 Novembre 2016

Uzo Madu est une spécialiste en communication et en analyse politique au sein des institutions européennes. Elle est la coproductrice de « What’s in it for Africa », une émission spécialisée dans les relations entre l’Union européenne (UE) et l’Afrique. Elle intervient souvent dans divers journaux et chaines d’information tels que CNBC Africa, Deutsche Welle ou encore Radio France Internationale (RFI) pour analyser l’impact des politiques de Bruxelles sur l’Afrique. Forbes Afrique s’est entretenu avec elle. Dans cet entretient elle présente son programme fait le point sur les rapports entre l’Europe et le continent.



Pourquoi avez-vous décidé de créer « What’s in it for Africa » et quel est l’objectif de ce programme?

Uzo Madu : A travers mon parcours professionnel et mon intérêt pour l’UE, j’ai réalisé à quel point les décisions prises à Bruxelles, même quand elles ne concernent que des règles intérieures, ont un impact ailleurs, comme c’est le cas en Afrique car l’UE est l’un des grands partenaires et investisseurs du continent. Plus important encore, j’ai remarqué qu’un vide communicationnel subsistait lorsqu’on parlait des intérêts africains dans l’UE. Dans ce contexte, j’ai décidé de créer « What’s in it for Africa » comme une source d’information pour les africains afin de leur présenter les opportunités et les défis posés par les politiques issues de l’UE. Le fil conducteur du programme online et du blog est d’insérer une sorte de narration africaine par rapport aux thèmes liés aux affaires européennes. Le but principal n’est pas seulement de nourrir les débats sur ce qui se passe dans la capitale du vieux continent, mais surtout d’informer l’audience africaine que les décisions de Bruxelles peuvent avoir des répercussions politiques et économiques pour elle. Par exemple, les mesures internes environnementales, comme l’encouragement de l’utilisation des biocarburants d’origine agricole ont eu des conséquences sur la sécurité alimentaire et l’accaparement des terres sur le continent.

Pourquoi vous concentrez-vous majoritairement sur la relation entre l’Afrique et l’UE ? Est-elle encore aussi pertinente et importante aujourd’hui que par le passé ?

U.M. : Mettre en lumière cette relation entre l’Afrique et l’UE me semble logique car le vieux continent est toujours un partenaire important de l’Afrique, surtout dans les domaines tels que les échanges commerciaux, les investissements directs étrangers (IDE) et l’aide au développement. Bien que la Chine soit devenue le premier partenaire commercial du continent avec des échanges qui s’élèvent à 310 milliards de dollars, l’UE suit derrière avec 106 milliards de dollars à la deuxième place. De plus, les investissements des entreprises de cette région du monde représentent plus d’1/5ème des IDE totaux en Afrique et plus d’1/3 du budget global de l’UE portant sur l’aide au développement est consacré à des projets africains. Par conséquent et vu les chiffres énoncés, il me semble crucial d’expliquer les contours et les dynamiques de cette relation. Car, la manière dont cette coopération évoluera et sera gérée aura un impact conséquent sur les IDE, sur la manière dont les marchandises produites en Afrique pourront pénétrer le marché européen et sur comment les Etats africains pourront protéger leur marché et leur compétitivité.

Qui bénéficie le plus de ce rapport entre les institutions de Bruxelles et le continent ?

U.M. : Il y a clairement un déséquilibre au niveau de la puissance économique et politique entre les deux. L’UE est l’un des plus grand marché de la planète, avec 20% du Produit intérieur brut (PIB) mondial. De plus, il est aussi un acteur influent dont la part des votes s’élève à 30% au sein d’institutions financières internationales tels que le fonds monétaires international (FMI) ou la Banque mondiale. Ceci n’est malheureusement pas le cas pour les pays africains. Bien que le continent soit riche en ressources naturelles et qu’il connaisse une croissance importante qui contribue au développement de beaucoup de partenaires à travers le monde, il possède très peu d’influence sur la manière dont l’économie globale est gérée. Pourtant, avec le potentiel économique, démographique et énergétique dont l’Afrique dispose, il devient de plus en plus pertinent pour que celui-ci change de statut en passant d’un acteur subissant les règles édictées par les autres à un rôle dans lequel il participe à la mise en place des normes internationales. Bien que des défis subsistent, des investissements plus efficaces dans l’énergie, l’agriculture, l’éducation et la santé, mais surtout, une meilleure gouvernance et l’accroissement des échanges interafricains, augmenteraient de manière significative le poids économique et politique du continent sur la scène internationale et changerait ainsi la dynamique relationnelle entre l’UE et l’Afrique en faveur de ce dernier.

Le Brexit, les difficultés de l’UE à signer des accords de partenariats comme le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP) et la montée du populisme dans certains pays membres semblent démontrer que l’UE est en crise aujourd’hui. Pensez-vous que cette situation aura un impact négatif sur la coopération entre ces deux régions du monde ?

U.M. : Depuis quelques temps, il y a une vague de sentiment anti-mondialisation qui est apparue en occident. Par conséquent toute institution ou organisation favorisant de la globalisation est perçue comme un élément ne profitant qu’à une certaine élite et non à une frande plus large de la population. De ce fait, cette vague a engendré des évènements tels que le Brexit* ou des secousses importantes sur les traités qui sont actuellement en cours de négociations, comme le TTIP*. Cette montée de sentiments antimondialistes ainsi que ses répercussions peuvent jouer un rôle en faveur de l’Afrique. Par exemple, dans le contexte du Brexit, lequel permettra au gouvernement britannique de négocier de nouveaux traités commerciaux avec les partenaires en dehors de l’UE, donnera certainement un plus grand pouvoir de négociation aux Etats africains dû à l’apparition d’acteurs concurrents issus d’une même région.

La croissance africaine attire de plus en plus d’acteurs issus de divers régions du monde tels que la Chine, l’Inde voire la Turquie. Comment cette apparition de nouveaux partenaires influera-t-elle sur la relation entre l’UE et L’Afrique ?

U.M.: Si vous me permettez d’utiliser un terme brutal, l’Afrique et l’UE seront forcées d’avoir, encore pour un bout de temps, un partenariat « nécessaire ». Les liens historiques, dans certains cas malheureux, la proximité géographique et la dépendance par rapport à l’importation des ressources naturelles ainsi qu’à l’aide au développement sont autant de facteurs qui contribueront à ce partenariat « obligatoire ».  Bien que l’UE a souvent joui d’une image positive en Afrique, celle-ci a tendance à diminuer. En effet, une récente étude menée par l’afrobaromètre* mentionne que le modèle développement chinois intéresse plus et provoque plus d’engouement chez les africains que celui proposé par les anciennes puissances coloniales, lesquels sont membres de l’UE. Par conséquent, on peut noter qu’il y a une perception positive croissante de la présence chinoise en Afrique par les africains dans certains cas, ce qui fera logiquement décliner l’importance de la relation entre le continent africain et européen.  De plus et comme vous le mentionnez dans votre question, une pléthore d’acteurs apparaissent progressivement sur le marché africain, ce qui permettra d’augmenter la compétition et les opportunités pour l’Afrique de déterminer quels pays ou quelles régions seront les meilleurs partenaires pour son développement.

*Le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP) est un accord sur le commerce et l’investissement que l’Union européenne (UE) est en train de négocier avec les États-Unis, son premier marché d’exportation. Les droits de douane, les formalités administratives et les restrictions imposées aux investissements de part et d’autre de l’Atlantique peuvent compliquer les échanges de biens et de services entre l’Europe et les États-Unis. La suppression de ces entraves au commerce stimulerait son économie, créerait de l’emploi et permettrait aux consommateurs d’accéder à une gamme de produits plus variés et moins coûteux. Source: http://ec.europa.eu/trade/policy/in-focus/ttip/about-ttip/questions-and answers/index_fr.htm
*Le Brexit est une abréviation de « British Exit », évoquant l'hypothèse d'une sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Le 23 janvier 2013, le Premier ministre David Cameron avait annoncé qu'il organiserait un référendum sur l'appartenance du Royaume-Uni à l'Union européenne. Celui-ci a eu lieu le 23 juin 2016. Selon les résultats définitifs publiés le 24 juin, les Britanniques ont choisi de quitter l'Union européenne avec 51,9 % des voix. Source: touteleurope.eu
*L’afrobaromètre est un projet d’enquête et de recherche, non partisan, dirigé en Afrique, qui mesure les attitudes des citoyens sur la démocratie et la gouvernance, l'économie, la société civile, et d'autres sujets. Il est le leader mondial dans les projets de recherche sur les questions qui affectent les hommes et les femmes ordinaires d’Afrique. Source : http://www.afrobarometer.org/fr



Dans la même rubrique :
< >

Mercredi 18 Avril 2018 - 16:47 La Fondation Samuel Eto’o fait le show à Paris


Inscription à la newsletter

Découvrez le sommaire des derniers numéros du magazine