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La vie Forbes

Kyekyeku, le petit prince du palmwine

Par Elodie Vermeil le 3 Juin 2016

De passage à Abidjan pour la 9e édition du MASA* où il représentait le Ghana, Eugene Oppong Ampadu, alias Kyekyeku (prononcer «Checheku »), a fait sensation. Sa spécialité ? Remettre au goût du jour, en y apportant sa touche personnelle et son énergie communicative, une musique ouest-africaine traditionnelle tombée en désuétude : le palmwine. Forbes Afrique a rencontré le jeune artiste à l’occasion d’un concert off.



Il est minuit passé ce samedi au Parker Place, temple abidjanais du reggae familier des Alpha, Tiken, IJahman and Co. Le groupe du moment achève son set, jammant avec un public aux anges. Dans un coin de la salle, cinq jeunes gens, tous identiquement vêtus de pagnes, attendent leur tour. Ce sont les musiciens de Kyekyeku, étoile montante de la scène musicale ghanéenne, que d’aucuns qualifient de « sorcier de la guitare ». Sorcier on ne sait pas, mais magicien, c’est sûr : sur scène, le charme opère et envoûte toute la salle, pourtant majoritairement peuplée d’irréductibles « reggaephiles ». Impossible de résister au son chaud et entraînant des cuivres et des percus, à cette joie contagieuse, à cette générosité artistique. Amical et malicieux, Kyekyeku donne tout, ponctuant ses chansons de messages au public et de chorégraphies mêlant minstrel show et mime Marceau. Du mythique Sawale –grand classique du highlife, à Redemption song, en passant par les compositions personnelles de « Kye », les cinq compères qui se déchaînent sur scène n’ont plus rien des post-ados ensuqués qui patientaient sagement quelques instants plus tôt. Sous la conduite bienveillante de leur « grand frère », ils magnifient note après note les vertus cardinales d’un héritage musical érigé en art de vivre : partage, plaisir et ouverture à l’autre. La marque de fabrique de Kyekyeku.
 

IVRE D’AMOUR ET DE PALMWINE

Malgré une initiation tardive, la musique a toujours fait partie de lui. « Enfant, je tapais en rythme sur tout ce qui me tombait sous la main.  D’une certaine manière, je faisais déjà de la musique. La théorie est venue plus tard, quand j’ai commencé à apprendre les instruments. » C’est son père, ingénieur et organiste d’église à ses heures, qui l’initie. « Il pensait que la musique avait le pouvoir de rendre les gens meilleurs. » Piano, harmonica… Kye optera finalement pour la guitare, « à cause de ce son organique, typique du palmwine si cher à [son] cœur ». Le palmwine. Un folk hybride né au début du xxe siècle le long des côtes ouest-africaines, dans le sillage des escales que les navires marchands effectuaient dans les ports de Freetown, Lagos, Monrovia, Accra… S’appropriant ces notes de guitare rudimentaires que les marins portugais, espagnols et caribéens jouaient pour se distraire pendant leur temps libre, les natifs du golfe de Guinée les enrichirent de mélodies et rythmes locaux. De la mer, l’usage de la guitare s’étendit progressivement à la terre, colporté de village en village par les premiers troubadours africains qui se produisaient dans les « palmwine bars», où la consommation de vin de palme accompagnait le show. Fusion des formes occidentales modernes et des musiques traditionnelles locales, ce courant musical est à l’origine du highlife et de l’afrobeat de Fela Kuti.

TOUS LES SOLEILS DU MONDE

C’est auprès de l’un de ses plus éminents représentants, le Ghanéen Daniel «Koo Nimo » Amponsah, que Kyekyeku fait ses armes. Alors étudiant en sciences du bâtiment à l’université de Kumasi, où Koo Nimo enseigne la guitare et les études africaines, il apprend auprès de son illustre aîné et finira par intégrer le groupe de ce dernier en qualité de second guitariste et chanteur. « En m’enseignant la musique traditionnelle ghanéenne, il m’a initié à d’autres musiques traditionnelles du monde. J’ai alors réalisé que tout était lié. Que je pouvais par exemple retrouver des sonorités africaines dans le flamenco à cause de la présence des Maures en Espagne. Pour vraiment comprendre un style musical, il faut connaître son contexte historique et culturel. La musique est un langage qui permet de créer des ponts entre les cultures : c’est le ciment du monde. » Alors que la plupart des jeunes artistes africains optent pour la pop ou le rap, Kyekyeku, choisit de revisiter à sa façon la musique traditionnelle de son pays pour en élargir les frontières et l’audience. « Les gens ont tendance à catégoriser. Or, la musique n’est pas figée : on peut toujours l’enrichir, la faire évoluer. C’est ce que je m’efforce de faire.» En résulte Higher Life on Palm Wine, un album de dix chansons qui respire le soleil et la bonne humeur. A travers les accents highlife, afrobeat, calypso et MPB (música popular brasileira) de ce premier opus, c’est l’épopée d’une Afrique ayant dispersé son ADN musical aux quatre coins du monde que conte Kyekyeku.
 

PLAISIR, VIE ET INNOCENCE

L’album est fait maison. Internet regorgeant de tutoriels, l’artiste a juste eu besoin de se procurer un bon logiciel, un peu de matériel, et de transformer sa chambre d’amis en studio pour pouvoir créer en toute liberté. «Je ne savais jamais de quoi le jour serait fait : parfois je me levais le matin avec une idée folle en tête, ou ramenais à la maison un type que j’avais croisé en train de jouer dans la rue pour le faire enregistrer avec moi». Le produit fini est édité à deux cents exemplaires et vendu entre 5 et 10 euros dans les concerts et les festivals, «pour rendre ma musique accessible au plus grand nombre». Le passage remarqué de Kyekyeku à Abidjan lui a déjà valu d’être invité au festival Jazz à Ouaga et au Bozar (Palais des Beaux-Arts) de Bruxelles. Bien qu’il n’ait encore signé avec aucun label, le jeune homme ne s’en formalise pas : « Le plaisir que j’ai à jouer ne dépend pas de l’argent que je gagne. Tant que j’arrive à payer mes factures et que je me fais plaisir, c’est le principal. Le plus important pour moi, c’est que les gens soient réactifs à ma musique. Je veux juste continuer à m’amuser, rencontrer d’autres musiciens et développer mon art. »
 

*Marché des arts du spectacle africain, organisé tous les deux ans à Abidjan. Kyekyeku en écoute libre sur Internet: https://soundcloud.com/kyekyeku
 

Publié en Mai 2016



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