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Karim El Aynaoui, Directeur général de l’OCP Policy Center : « L’entrée du Maroc dans la CEDEAO répond à une analyse pragmatique des pays concernés.»

Par Szymon Jagiello le 28 Novembre 2017


Dans un peu moins d’un mois, il y aura une place pour le Maroc sur les photos de famille de la CEDEAO. Le pays deviendra alors le 16e membre de la communauté économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) le 16 décembre prochain. Forbes Afrique s’est entretenu avec Karim El Aynaoui, le Directeur général de l’un des plus influents think tanks sur le continent, l’OCP Policy Center, pour faire un tour d’horizon sur cette future adhésion.



Karim El Aynaoui, Directeur général de l’OCP Policy Center basé à Rabat au Maroc.
Karim El Aynaoui, Directeur général de l’OCP Policy Center basé à Rabat au Maroc.

Quelles sont les raisons qui expliquent la volonté du Maroc de rejoindre la CEDEAO ?

Karim El Aynaoui : Les relations entre le Maroc et les pays membres de la CEDEAO ne datent pas d’hier. Nous avons toujours entretenu des liens forts, tissés notamment par l’intermédiaire du commerce transsaharien. Néanmoins, on constate depuis une dizaine d’années une accélération des flux des échanges et des investissements, notamment dans les secteurs bancaire, d’ingénierie, du BTP et des engrais. Les exportations marocaines vers ce groupement représentent en 2016 près de 35% du total des exportations vers l’Afrique toute entière. Cette part n’était que de 16% en 1995 et de 26% au début de la décennie 2000. De plus, l’entrée du Maroc dans cette organisation traduit une volonté, par l’institutionnel, de jouer un rôle plus approfondi dans ses relations avec les pays situés dans l’hémisphère Sud du continent, comme l’indique son retour dans l’Union africaine (UA). Cette volonté s’inscrit donc dans une logique à long terme, dans une région à fort potentiel de croissance et tout le monde peut y gagner.

Justement, quels bénéfices les pays membres de la CEDEAO vont-ils avoir de cette accession du Maroc?

K.E.A. : Comme vous le savez, le Maroc est le premier investisseur africain dans cette région. Dans certains cas, nous sommes le premier investisseur international, comme par exemple en Côte d’ivoire, où les dernières données de 2015-2016 place le Maroc en tête, devant la France, avec un montant de 2,7 milliards de dollars. Son adhésion amplifierait ce phénomène au bénéfice des pays situés dans cette zone du continent. De plus, le marché marocain avec ses 35 millions de consommateurs, offre des opportunités de premier plan pour les producteurs de la zone. Quelques analyses simples avancent que le tissu productif de la zone n’est pas adapté pour approvisionner le marché marocain. Si on se fie par exemple aux indicateurs de complémentarités élaborés par la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED), ces derniers démontrent clairement que les besoins en importations du Maroc peuvent être satisfaits par les exportations de la zone. En effet, la CEDEAO bénéficie d’une complémentarité de 26% entre son offre exportable et la demande marocaine, augurant du potentiel qui s’ouvre aux entreprises ouest-africaines et qui, jusqu’à présent, n’est pas exploité de manière optimale, car le marché marocain n’attire que 1,2% des exportations totales de la zone vers le continent. D’autre part, il y a des synergies intéressantes dans divers secteurs et un potentiel important dans les transferts de technologie dans les domaines de l’irrigation et l’énergie renouvelable. L’économie marocaine attirerait aussi des investissements et des entreprises d’Afrique de l’Ouest à la recherche d’opportunités. En résumé, je suis persuadé que cette ouverture de la CEDEAO vers le Maroc ne comporte que des bénéfices potentiels et ne constitue que l’aboutissement d’un processus de rapprochement sur tous les plans.

Certains experts estiment que le Maroc ne devrait pas rejoindre l’organisation en raison du fait qu’il n’appartient pas au champ géographique de la région ?

K.E.A. : Si vous me le permettez, c’est un argument qui ne tient pas la route. Déjà d’un point de vue géographique, le Maroc se situe bien dans le côté occidental du continent. D’ailleurs, personne ne force les pays de la CEDEAO à accepter le Maroc dans son organisation. Ce sont les pays eux-mêmes qui le décideront, en exerçant pleinement leur souveraineté. Pour ma part, je pense qu’il n’y a pas de principe gravé dans le marbre. L’entrée du Maroc dans la CEDEAO répond à une analyse pragmatique des pays concernés. Les échanges commerciaux entre le Maroc et les Etats membres de la CEDEAO sont déjà élevés, ils pourront fortement augmenter et se diversifier lorsque certaines barrières, tels que les coûts de transaction, seront éliminées, ce qui ne peut qu’entraîner des bénéfices pour les populations de ces pays, à l’image de l’élargissement de l’Union européenne vers les pays de l’Est, lequel a amené de la prospérité aux citoyens polonais, roumains, tchèques...

1. Certains pays membres de la CEDEAO ont des industries moins compétitives en comparaison avec les entreprises marocaines. Pourrions-nous assister à la disparition de sociétés, parfois dans des secteurs-clés ?

K.E.A. : J’ai entendu les mêmes arguments quand le Maroc négociait son accord de libre-échange avec l’UE. Malgré une réduction progressive des tarifs douaniers, lesquels sont aujourd’hui proches de zéro, sauf pour les produits agricoles, le Maroc s’est doté d’une industrie compétitive. Il faut souligner quand même que cette réduction n’a pas touché directement tous les secteurs. Des étalements ont été négociés pour la production locale, lequel s’est effectué sur 12 ans. Donc, les pays de la CEDEAO pourraient faire appel au même principe pour certaines branches de leur activité économique, qu’ils considèrent comme importantes pour eux. Toutefois, il paraît évident que certains secteurs seront impactés négativement dans le futur, mais ces conséquences ne sont pas seulement dépendantes de l’évolution des relations entre le Maroc et la CEDEAO. Le commerce n’est pas un jeu à somme nulle.

A quoi seront-elles dues ?

K.E.A. : Le contexte économique actuel fait que les entreprises organisent elles-mêmes les chaines de valeur au sein d’un environnement donné et tendent à restructurer en permanence leurs activités vers des secteurs plus compétitifs. Donc, l’enjeu consiste aujourd’hui à rendre les secteurs d’activités clés ou de production les plus compétitifs possibles. Par exemple, les pays d’Afrique subsaharienne peuvent être très performants dans la manufacture légère, où ils disposent d’un avantage comparatif par rapport au Maroc, voire le monde entier. Ils ont une main-d’œuvre plus abondante et à plus bas coût, ce qui constitue un avantage important. Toutefois, des défis de nature structurelle persistent en liaison avec leur infrastructure déficiente. Ici, l’adhésion du Maroc peut se révéler une aubaine pour les pays de la CEDEAO car ils peuvent se spécialiser sur certaines productions qui seront intégrées avec celles basées au Maroc pouvant conduire à la création d’un produit final et, du fait de la position du Maroc, avoir un accès à de grands marchés comme l’UE, à même d’amener des gains potentiels très importants pour les parties concernées.

L’intégration du Maroc dans la CEDEAO ne lui conférera-t-il pas un avantage stratégique en tant que hub économique entre l’Afrique de l’Ouest et les pays occidentaux avec lesquels ils possèdent déjà des accords de libre-échange?

K.E.A. : Je pense qu’il ne faut pas oublier que la plupart des pays d’Afrique subsaharienne ont des accords avec par exemple les Etats-Unis dans le cadre de l’AGOA (African Growth and Opportunity Act) ou de l’UE, ce qui implique qu’ils n’ont pas d’obligation de passer par le Maroc pour faire du commerce, notamment dans la manufacture légère qui représente l’une des forces potentielles industrielles des pays de la CEDEAO. De plus, je pense que la notion de hub est fluctuante. Tout le monde est un peu le hub de tout le monde, surtout dans l’environnement économique présent où la fragmentation des systèmes de production et leur organisation autour de chaines de valeurs sont déterminées par les entreprises et non pas par les Etats. Ce qu’il faut, c’est offrir un cadre doté, par exemple, d’une infrastructure efficiente et de faibles coûts de transaction, afin d’inciter les firmes à prendre en compte la dimension régionale dans leur stratégie d’investissement. Donc, ce qui importera avec l’entrée du Maroc dans la CEDEAO, c’est qu’un écosystème efficace soit mis en place à l’échelle régionale au cours des années à venir.

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