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Techno

Jeux contre jobs

Par Par George Anders le 1 Décembre 2015

Avec leurs jeux de logique truffés de zombies, les start-up changent la donne du recrutement des programmeurs.



AFP
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Vous recherchez les meilleurs talents de la programmation informatique ? Direction Ekaterinbourg, en Sibérie. Au sein d’une obscure startup russe, Alexander Yakunin, physicien théoricien, est en train de produire un code d’une qualité incomparable. Mais comment le dénicher ? Il y a quelques années les recruteurs américains n’avaient aucun moyen de découvrir ces pépites isolées. Aujourd’hui, des concours de programmation organisés sur Internet attirent des participants du monde entier et permettent de repérer les codeurs dont la qualité des réalisations rivalise avec celle de Caltech (California Institute of Technology), même s’ils sont originaires de l’autre côté de la planète et diplômés de l’université d’Etat de l’Oural en Russie.

Ces dernières années, une demi-douzaine de start-up spécialisées dans le recrutement ont réalisé qu’elles pouvaient attirer les développeurs informatiques avec ces concours accessibles gratuitement. Elles gagnent de l’argent en vendant les résultats. Leurs premiers clients sont les employeurs de la Silicon Valley et de San Francisco, qui connaissent une croissance fulgurante, mais peinent à trouver des candidats qualifiés sur place. Les entreprises d’autres secteurs d’activité rejoignent le navire, séduites par ces « jeux » de programmation, raccourcis opportuns leur permettant de sortir de l’ennuyeux rituel de l’entretien d’embauche. Wal-Mart et Domo Inc. ont confié la mise en place de leurs concours à HireVue, plate-forme de recrutement en ligne basée à Salt Lake City. Elle courtise les ingénieurs au moyen de jeux en ligne mettant en scène des singes errants ou des robots guerriers, des casse-tête diaboliques mêlant mathématiques et logique. L’élite des programmeurs ne peut pas y résister, arme William Hsu, cofondateur de CodeEval, fournisseur de solutions logicielles de recrutement racheté par HireVue et intégré à CodeVue, la plate-forme de recherche et de sélection des talents. Il y a toujours une solution pour aider le singe à trouver le chemin le plus court et maintenir les robots en vie. Les codeurs apprécient la satisfaction intellectuelle d’avoir résolu un problème complexe, mais aussi le frisson de la compétition.

Même la très secrète agence de sécurité nationale américaine, la NSA, a avoué avoir eu recours aux concours de programmation dans le cadre de sa stratégie globale de recrutement. « Le talent peut se nicher dans de nombreux viviers », explique Vanee Vines, un porteparole de Fort Meade (Maryland), siège de la NSA. Pour débusquer ces magiciens de la programmation, l’agence a travaillé de concert avec TopCoder, spécialiste de l’organisation de concours de programmation basé à Glastonbury (Connecticut), qui a également collaboré avec General Electric et le FBI. 

Une entreprise florissante

Au sein de la Silicon Valley, le prince de ces concours est Vivek Ravisankar, immigré indien de 26 ans qui a cofondé InterviewStreet. En 2013, son entreprise a décroché des entretiens pour 5‹000 ingénieurs du monde entier et permis d’obtenir un emploi à 500 d’entre eux. Vivek Ravisankar a démarré en 2009, juste après avoir quitté l’Inde et un emploi confortable de gestionnaire des blogs du Kindle, la liseuse numérique d’Amazon. En 2011, il remporte une place à la Y Combinator, l’université pour start-up qui a vu naître Dropbox et Airbnb. Il quitte alors Chennai pour la Californie et se concentre sur la création de son entreprise de «‹jeux‹» de programmation.

Il est remarqué par des personnalités influentes qui apprécient son travail. Vinod Khosla, milliardaire ayant fait fortune dans le capital investissement et cofondateur de Sun Microsystems, mise 3 millions de dollars sur lui. Les sources de revenus d’InterviewStreet sont diversifiées. Certaines entreprises paient un abonnement mensuel de 3‹000 à 5‹000 dollars pour avoir accès à la base de données de codeurs. D’autres s’offrent des talents «‹à la carte‹», et versent 10‹000 dollars par embauche, une bouchée de pain par rapport à la commission des recruteurs traditionnels, qui commence à 30‹000 dollars. Les entreprises peuvent aussi sponsoriser des concours, les «‹CodeSprints‹», ces marathons de codage qui offrent à la fois une visibilité et permettent de repérer de nouveaux talents. InterviewStreet compte aujourd’hui 17 employés : une équipe réduite de 6 personnes travaille dans les bureaux de Mountain View, en Californie. Les autres sont basés à Bangalore, sous la houlette de Hari Karunanidhi, camarade d’université de Vivek Ravisankar. C’est une vraie tribu de codeurs d’élite. Enfant, Vivek gagnait des sucreries en inventant des exercices de logique que son père ne parvenait pas à résoudre. Aujourd’hui encore, il consacre quelques heures tous les dimanches à affronter en tête-à-tête Hari Karunanidhi. Ce dernier affirme être le meilleur en programmation et Vivek Ravisankar argue que c’est parce qu’il n’a pas suffisamment de temps pour se maintenir à niveau.

Préserver l'émulation

InterviewStreet est l’opportunité qui a permis à Alexander Yakunin, le programmeur d’Ekaterinbourg, de quitter la Sibérie. Il a impressionné les recruteurs de Quora, un site Internet de partage de connaissances basé à Mountain View. Parmi plus de 700 participants, il a été le seul capable de faire un score parfait lors d’un CodeSprint sponsorisé par l’entreprise. Souvent, les meilleurs codeurs ne sont pas enthousiastes à l’idée de postuler à un emploi. Ils veulent seulement mesurer leur talent à ceux des autres concurrents. Conscient de cette tendance, InterviewStreet a déplacé une grande partie de ses concours sur le site HackerRank, auquel les participants se connectent avec des pseudonymes. Ceux qui cherchent un emploi autorisent le site à révéler leur véritable identité aux employeurs potentiels. Le plus dur sera de maintenir l’émulation et l’attrait suscité par ces concours auprès des codeurs du globe. Cette méthode de recrutement ne peut fonctionner que si des entreprises comme InterviewStreet, HireVue et Codility (Londres) fédèrent des programmeurs exceptionnellement talentueux. Si la qualité de ce vivier de talents s’appauvrissait, la clientèle leur tournerait le dos.

Tel un organisateur de soirées étudiantes, Vivek Ravisankar fourmille de nouvelles idées pour séduire les programmeurs sur son site HackerRank. Il attire ceux qui le visitent pour la première fois avec toutes sortes de jeux aux noms originaux, comme Zombie March («‹La marche des zombies‹»), Bot Saves Princess («‹À la rescousse de la princesse‹») ou Lies («‹Mensonges‹»). Les visiteurs récurrents les plus sérieux ont la possibilité de perfectionner les solutions de problèmes plus épineux, et de grimper dans le classement public. Pour le plus grand plaisir de Vivek Ravisankar, certains codeurs ont soumis jusqu’à 30 modifications d’Anti-Chess, un concours dont le but était de perdre tous ses pions aux échecs le plus rapidement possible. HackerRank organise aussi régulièrement des compétitions entre universités pour déterminer quelle école compte les meilleurs codeurs. Les vainqueurs remportent des iPad ou des sommes allant jusqu’à 3‹000 dollars, en plus de la renommée apportée à leur école. L’université de Purdue (Indiana), qui a gagné le premier concours en octobre 2012, est désormais la cible à abattre d’une dizaine d’autres écoles qui visent le sacre en 2013. Selon Vinod Khosla, c’est une opportunité exceptionnelle, un véritable marché pour les talents. Et il y a de la place pour tous. Celui qui l’emportera sera l’entrepreneur le plus performant et le plus rapide à s’adapter aux attentes de ce marché. 


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