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La vie Forbes

James Barnor, itinéraire d’un photographe ghanéen

Par SAMUEL NJA KWA le 16 Juin 2016

Portraitiste, photojournaliste, James Barnor fut un témoin privilégié de la prise d’indépendance des pays subsahariens, ainsi que de la formation de la diaspora à Londres dans les années 1960.



Le 1er février 1948, le Ghana est en pleine transition politique. James Barnor, alors âgé de
19 ans, se souvient : « Il y avait des soldats qui tiraient sur les indépendantistes qui n’avaient pas le droit de se réunir. Il y avait des grèves, Nkrumah avait été emprisonné. Chacun avait son
idée de ce qui se passait. Je n’étais pas très impliqué politiquement. » Et pour cause, le jeune homme de l’époque a la tête dans les images. De nombreux membres de sa famille sont photographes : le frère aîné de sa mère, William Ankrah, son cousin, Julius Aikins, ainsi qu’un autre cousin, M. J. Dodoo, qui l’initie. « J’ai démarré ma carrière en 1949. J’ai passé deux années d’apprentissage avec mon cousin Dodoo, qui était photographe de studio. Il faisait essentiellement des portraits. [...] Je l’ai quitté pour travailler avec un autre cousin, Julius Aikins, qui était photojournaliste. A mes débuts, je ne faisais que des portraits, des mariages. Je ressentais une certaine limite, je ne pouvais pas faire des images hors du studio. J’avais une grande envie d’apprendre. Lorsque j’ai vu les clichés que Julius Aikins avait réalisés avec son petit appareil, j’étais encore plus intéressé. Il m’a montré des magazines,
le travail d’autres photographes. Avec lui, j’ai appris une autre facette de la photographie. Cette rencontre a changé mon regard sur la photographie, ma façon de travailler. »

C’est ainsi que l’apprenti photographe prend conscience de ses capacités. Son premier appareil photo lui est offert par
A. Q. A. Archampong, son professeur d’artisanat. « C’était un Baby Brownie qui permettait de réaliser huit images sur un film de 127 millimètres », dit-il en souriant. Ses premiers clients sont ses amis. Il les photographie à la lumière du jour et transforme sa chambre en laboratoire de développement. Il gagne de l’argent, le succès est au rendez-vous. 

PREMIERS PAS VERS LE PHOTOJOURNALISME

Lorsqu’en 1950, le quotidien Daily Graphic et le Mirror de Londres veulent introduire une presse nouvelle au Ghana, James Barnor leur est recommandé. « Ils ont vu ce que je faisais, et ils m’ont dit : “Ce n’est pas tout à fait ça, mais on va vous former.” J’ai été formé pendant deux ou trois mois par le photographe anglais McLellan, puis j’ai été publié le 2 octobre
1950. C’est comme ça que je suis devenu photojournaliste. » Cette façon de travailler n’est pas sans lui déplaire. « Mon appareil photo me permettait de me déplacer, de faire face à différentes situations. »

A cette époque, James Barnor a déjà son propre studio, Ever Young, ouvert en 1953 à Jamestown, un quartier d’Accra. La classe moyenne s’y donne rendez-vous tous les jours. Jim Bailey, le propriétaire du magazine Drum, entend parler du photographe. « Il voulait ouvrir un bureau à Accra. Il est passé me voir dans mon studio, avec Anthony Smith, son directeur commercial. Nous sommes très vite devenus amis, il m’a demandé de travailler pour lui. »

Le 5 mars 1957, veille de l’accession à l’indépendance du Ghana, Jim Bailey entraîne le jeune photographe dans les rues d’Accra. « Nous étions sur le terrain de polo, là où se trouve aujourd’hui le mausolée à la mémoire de Kwame Nkrumah, en face du parlement. De là, Nkrumah et quelques hommes sont montés sur une scène et se sont adressés à
la foule. Nous étions en face d’eux. J’ai pris quelques clichés lorsque Nkrumah a déclaré le Ghana libre. » Il décrit une photo réalisée lors de la célébration de l’indépendance. « La duchesse de Kent représentait la reine qui n’avait pas pu se déplacer. A gauche, il y avait une délégation du Kenya. Il y avait aussi le parlement des chefs d’Accra. » Il photographie aussi une délégation russe, américaine, Richard Nixon, la star de football de l’époque, Stanley Matthews. Témoin du quotidien des Ghanéens, il répond alors aux commandes des journaux locaux. 

DU NOIR ET BLANC À LA COULEUR

Deux années après l’indépendance du Ghana, James Barnor a envie d’approfondir ses connaissances en photographie. « J’étais dans cette dynamique, je voulais apprendre, travailler avec des photographes différents afin d’acquérir plus d’expérience... » Son ami, professeur et mentor A. Q. A. Archampong, qui avait immigré en Angleterre quelques années plus tôt, lui écrit régulièrement. Dans une lettre, il le persuade de venir à Londres. Le jeune photographe y débarque le 1er décembre 1959. Il raconte : « Quand j’étais au Ghana,
je n’avais aucune idée de la photographie couleur. Quand je suis arrivé à Londres, j’ai rencontré Dennis Kemp, qui a changé ma vie. Il travaillait pour Kodak. Quelques mois plus tard, il m’a emmené au Nigeria durant la fête d’indépendance, ensuite je l’ai emmené au Ghana, puis nous sommes retournés à Londres. Il m’a entraîné visiter une grande exposition photographique où toutes les images étaient en couleur. J’y ai rencontré Kenneth Cobley,
le directeur du Colour Processing Laboratory (CPL). Je ne savais pas alors qui il était. Lors d’un échange, je lui ai dit que c’est ce que j’aimerais faire. Il m’a demandé d’où je venais, je lui ai répondu du Ghana. Il m’a demandé
si je connaissais M. C. Q. Thompson. Je lui
ai répondu “oui”, en rajoutant qu’il était le photographe du gouvernement pendant la colonisation anglaise. Alors, il m’a juste dit:
“Si tu connais monsieur Thompson, tu peux passer me voir !” Il m’a invité à son laboratoire. Je ne savais pas quelle tournure allait prendre notre rendez-vous. Je portais un badge où était inscrit CPL. Je suis donc allé le rencontrer à Crockham Hill où une voiture m’attendait. » Au CPL, un employé lui communique l’adresse du Medway College of Art à Rochester. Il postule en utilisant l’adresse du laboratoire et est admis. A la fin de ses études, il reste fidèle au laboratoire CPL tout en effectuant des piges pour le magazine Drum

RETOUR AU GHANA

Après avoir passé dix ans en Grande- Bretagne, James Barnor saute, en 1969, sur une opportunité de travail comme conseiller technique chez AGFA-Gevaert, à Accra.
« Ils recherchaient une personne ayant des capacités techniques. Quand j’ai postulé pour ce poste, je travaillais encore à plein temps pour le CPL en Angleterre ainsi que pour le magazine Drum. J’ai été embauché. Ils ont pris en charge ma formation et mon déménagement. » En 1973, il ouvre son deuxième studio, le X23.
Quelques années plus tard, il retourne en Angleterre, pays où il vit aujourd’hui. Il a reçu le prix GUBA, décerné aux Ghanéens vivant en Grande-Bretagne. Fier d’être celui qui a introduit la photographie couleur au Ghana,
il aimerait être une source d’inspiration pour les générations à venir. A 86 ans, son grand regret est de ne pas avoir eu l’opportunité de rencontrer à son époque d’autres photographes africains, surtout francophones.

 
Publié en Avril 2016



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