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Guangzhou, l’eldorado chinois des businessmen africains

Par GUILLAUME JAN le 21 Juillet 2016

Au sud de la Chine, la ville industrielle de Guangzhou attire tous les ans des dizaines de milliers de commerçants africains. Ils viennent y acheter, au rabais, toute la pacotille qui inonde aujourd’hui les marchés du continent noir. Dans la frénésie de cette dynamique mégapole, un quartier s’est transformé en tour siècle.



Guangzhou, l’eldorado chinois des businessmen africains
Vite, Ricardo s'engouffre dans une des ruelles encombrées de petits commerces du 
quartier de Xiaobei. Il slalome entre les boutiques de vêtements, les vendeurs de sandales et les étals de clémentines. Le commerçant angolais se faufile au milieu des centaines d’autres nomades du business venus du Pakistan, d’Iran, du Moyen-Orient, du Maghreb et de toute l’Afrique. Ambiance de souk marocain, atmosphère de bazar tanzanien. Dans le brouhaha des klaxons et des cris proférés dans toutes les langues de la route de la soie, dans la fumée des poissons grillés sur des braseros de fortune, Ricardo joue des coudes pour se rapprocher des changeurs de billets. 

Nous arrivons à Wall Street, glisse-t-il dans un français sommaire, qui chante comme du portugais. C’est le seul endroit de Guangzhou où on peut changer des billets au noir, à un taux nettement plus intéressant que dans les banques. » La petite place est bordée d’hôtels fatigués, d’immeubles vétustes, d’idéogrammes publicitaires, de trois arbres poussiéreux et d’une voie de chemin de fer. Sur son parvis inégal, des dizaines de Chinois râblés, portant presque tous un sac en bandoulière, attendent les clients pour changer cent, mille ou dix mille yuans. Parfois beaucoup plus. « Des centaines de milliers de dollars passent dans leurs mains tous les jours », affirme Ricardo sans rigoler. Et il continue de se frayer un chemin, jusqu’à une petite table protégée du soleil tropical par une toile bleue suspendue en marquise. Il sort de sa poche quelques billets froissés, qu’il négocie à un peu plus de huit yuans pour un euro. 

 

« Je n’ai pas besoin de beaucoup d’argent aujourd’hui. Je suis arrivé ce matin, je vais commencer par évaluer les prix. » Depuis cinq ans, Ricardo vient ici se fournir régulièrement en produits low cost, pour alimenter sa boutique de Luanda. Là-bas, il vend des vêtements, des motos, des panneaux solaires, de la quincaillerie et des téléphones portables. « On trouve tout à Guangzhou, et moins cher que partout ailleurs. C’est pour ça qu’on fait le voyage jusqu’en Chine. » Il n’a pas le temps de parler davantage, le programme de sa journée est chargé. « D’abord, le marché des téléphones, c’est presque à l’autre bout de la ville », lance-t-il en sautant sur le siège arrière d’un tricycle à moteur, conduit par un Ouïghour du Xinjiang. Dix secondes plus tard, Ricardo a disparu dans le tohu-bohu général, avalé par la circulation, écrasé par le bruit, absorbé par la pollution, englouti par la frénésie fatiguée de cette mégapole qui n’en finit pas de grandir.


Avec 13 millions d’habitants, Guangzhou (que les Européens continuent d’appeler Canton), est la troisième ville la plus peuplée de Chine, après Shanghai et Pékin. Située au sud de la République populaire, à deux heures de train de Hong Kong, la capitale de la province du Guangdong s’est développée à une vitesse affolante en moins de trois décennies. Propulsée « zone économique spéciale » par le président chinois Deng Xiaoping au début des années 1980, la région agricole devient alors une sorte de laboratoire de l’économie de marché. En un temps record, la « manufacture du monde » se hisse au premier rang pour la confection à bas coût de vêtements, de chaussures, de jouets, de produits électriques et électroniques, de montres ou de contrefaçons d’objets de luxe.

Elle est premier producteur mondial d’ordinateurs, de fours à micro-ondes, de climatiseurs et de sapins de Noël artificiels. Le paysage urbain se hérisse de gratte-ciel spectaculaires, plusieurs niveaux de routes sont construits pour tenter de réduire les embouteillages : Guangzhou se met à ressembler à une ville du futur. Et, surtout, des commerçants du monde entier viennent s’approvisionner dans cet antre de la mondialisation, attirés par ce filon qui brille comme du plaqué or. Jules Bitulu a vu la ville grise se métamorphoser en clinquante plate-forme commerciale. Ce Congolais jovial est installé en Chine depuis 1988, année où il a entamé des études d’informatique à Pékin. À la fin de son cursus, plutôt que de rentrer à Kinshasa, l’étudiant boursier choisit de prolonger son séjour dans l’Empire du Milieu. Pour gagner sa vie, il joue de la basse et de la guitare dans un orchestre chinois. Il voyage dans toutes les provinces, il chante en mandarin et en cantonais : le troubadour noir et multilingue devient une curiosité, une attraction. Le hasard d’une tournée l’emmène à Guangzhou en 1993 : « C’était un immense chantier, avec des grues partout. Les entrepreneurs construisaient la ville que l’on voit aujourd’hui. » Il s’établit à côté, à Hong Kong, où il commence à faire du commerce avec le Congo, en parallèle de la musique, pour arrondir ses fins de mois. Puis, en 1996, le gouvernement hongkongais durcit sa politique de visas (un an avant que le territoire, sous mandat britannique depuis 1842, soit rétrocédé à la Chine). « Notamment envers les Nigérians, qui avaient, et qui ont toujours, une réputation de voyous, précise Jules. Au même moment, Guangzhou a tout fait pour attirer les investisseurs étrangers. C’est comme ça que les premiers commerçants africains sont venus y prospecter. » 

Mais la libéralisation ne devient effective qu’à partir de 2001, quand la Chine intègre l’Organisation mondiale du commerce. « D’un coup, on a vu rappliquer les Africains de l’Ouest, des musulmans sénégalais, des Maliens, des Guinéens… Certains d’entre eux avaient rencontré des musulmans chinois lors de leur pèlerinage à La Mecque, d’autres avaient des contacts avec les Arabes du Moyen-Orient qui commerçaient avec Guangzhou depuis la fin des années 1980, d’autres encore avaient déjà l’habitude de faire des affaires avec l’Asie, ils voyageaient en Thaïlande, en Malaisie ou en Indonésie. » La présence africaine commence à se faire remarquer dans le quartier, d’autant que les visas sont encore faciles à obtenir. « J’ai profité de cet enthousiasme pour ouvrir moi aussi un bureau à Guangzhou, en 2003. J’avais fait le musicien malgré moi, je suis devenu businessman par hasard », lâche le quarantenaire, encore tout étonné du parcours qu’il a accompli. Sur la minuscule terrasse où nous nous sommes assis pour discuter, il se retourne pour commander, en chinois, deux autres bières Tsingtao. Il parle parfaitement le mandarin et le cantonais, il s’est marié avec une fille des environs en 2005 et le couple a conçu deux adorables enfants à la peau cuivrée. Certes, Jules a dû affronter plusieurs fois des actes de racisme de la part des Chinois – qui ont vécu pendant des siècles, ne l’oublions pas, coupés des relations avec les étrangers derrière leur grande muraille. « On nous traite encore de diables noirs, certains se bouchent le nez quand on s’assoit dans le bus, mais il ne faut rien exagérer. La discrimination vient surtout des vieilles générations. Les plus jeunes sont plus ouverts. »

Pour lire l'intégralité de cet article, rendez-vous à la page 59 du numéro de Mai 2016, en vente ICI.   



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