Forbes Afrique magazine
Facebook
Twitter
Menu
Management

Get Back ! Les returnees ivoiriens

Par Par Elodie Vermeil le 11 Décembre 2015

Depuis son investiture, Alassane Ouattara, conscient du lien entre migration et développement, a entrepris de renouer avec la diaspora ivoirienne. Enquête sur les « returnees » et les enjeux de leur implication dans l’avenir du pays.



Le 22 juin 2013 s’est tenu à Paris le forum Diaspora for Growth, organisé par les autorités ivoiriennes et le Centre de promotion des investissements en Côte d’Ivoire (CEPICI). Son but : créer les conditions d’une participation accrue de la diaspora au développement socio- économique du pays via, notamment, un fonds d’investissement dédié. Environ 300 participants ont pris part à cette rencontre, qui a enregistré près de 9,5 milliards de francs CFA d’intentions de projets. La diaspora ivoirienne, estimée à 2 millions de personnes, a beau être assez peu nombreuse, plusieurs structures travaillent à capter l’attention de ses représentants et à favoriser leur retour au pays. C’est le cas à Paris de l’association Binkélén, réseau de plus de 750 membres faisant office de passerelle privée entre les cadres expatriés et les opérateurs économiques basés en Côte d’Ivoire. Ou encore du programme Entrepreneurs en Afrique (EeA), piloté par Campus France, qui accompagne diplômés et cadres porteurs de projets. Selon Moussa Sidibé, son directeur, sur les 9 pays pris en charge par EeA, la Côte d’Ivoire se classe troisième en termes de demandes d’accompagnement : «Il y a une réelle volonté de participer au développement économique de la Côte d’Ivoire, mais cela ne se concrétise pas forcément par un retour immédiat, les entrepreneurs démarrant souvent leur projet en parallèle de leur activité en France.» 
Crédits : Elodie Vermeil
Crédits : Elodie Vermeil

Un fort lien affectif

L’envie de retour est caractéristique de la diaspora ivoirienne. «Contrairement aux autres immigrés d’Afrique subsaharienne, la nostalgie du pays, l’envie de rentrer sont très fortes chez les Ivoiriens», relevait en 2011 Jean-Paul Ouraga, alors président de la Coordination générale des Ivoiriens de la diaspora. Un lien affectif sans doute renforcé par le caractère tardif de l’immigration ivoirienne, avec la crise économique des années 1980, la détérioration des standards d’éducation et de formation et le délitement du climat sociopolitique de l’ex-pays de cocagne durant les décennies 1990- 2010. Résultat : beaucoup de ceux qui ont eu l’opportunité de voyager manifestent un désir sincère de se rendre utiles au pays en y apportant la plus-value de leur expérience étrangère.

Ainsi, Jean-Patrick Ehouman, Web-entrepreneur, partage son temps entre la France et la Côte d’Ivoire. Rentré au pays en 2008 après sept ans d’absence, il y a fondé Akendewa, ONG et LabTech à vocation didactique qui a joué un rôle important pendant la crise postélectorale, avec la mise en place de la plate-forme #CIVSOCIAL, call-center de gestion des appels d’urgence pour les victimes de la crise. Conscient des potentialités de son pays, il aimerait à terme cesser totalement ses activités en France et fonder une école technologique en Côte d’Ivoire. A son actif, le lancement d’une académie de développement d’applications en mars 2013, l’Africa Android Challenge, plus grand concours de développement d’applications Android en Afrique, et l’Africappstore.com, App Store des applications africaines. 

Des freins à un retour massif de la diaspora

Beaucoup sont néanmoins encore en phase d’observation : la croissance qu’enregistre actuellement la Côte d’Ivoire est essentiellement portée par les investissements publics et l’implication chinoise, l’investissement privé reste encore peu quantifiable. Si le climat général semble favorable au retour, certains attendent plus de garanties de la part de l’Etat. «J’ai quitté la Côte d’Ivoire pour recevoir une formation humaine et intellectuelle de poids, ce que l’on ne trouve pas ici, où l’Etat providence ne joue plus son rôle, explique Aurore Brou, étudiante. Le principal problème est que les besoins basiques comme l’éducation, la santé et les transports ne marchent pas. Or, en ayant l’expérience de l’étranger, on se rend compte que le développement du pays est possible si, et seulement si, ces besoins sont assurés.» La politisation excessive des mentalités et la lourdeur de la machine administrative apparaissent également comme des freins à l’investissement privé et à un retour massif de ces expatriés. Pour y remédier, le gouvernement s’est attaqué à la question de la bonne gouvernance, a entrepris une série de réformes sectorielles et initié des mesures en faveur du développement du secteur privé. Parmi celles-ci, l’adoption d’un nouveau code des investissements, en vigueur depuis juin 2012; la réforme du CEPICI, permettant de créer une entreprise en moins de quarante huit heures et d’obtenir un agrément à l’investissement en vingt et un jours; la réduction du coût de création d’une entreprise, passé de 715 000 à 182 000 francs CFA; ou encore l’ouverture en octobre 2012 du Tribunal de commerce d’Abidjan, en vue de faciliter le règlement des litiges entre acteurs du secteur privé. Autre donnée à ne pas négliger, l’échéance des élections présidentielles de 2015, qui permettra de capitaliser durablement sur la stabilité retrouvée du pays. 

Forte culture de l'excellence...

L’impact de l’activité des Ivoiriens de la diaspora sur l’économie nationale reste encore marginal : selon un rapport de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), en 2008, les transferts de fonds à destination de la Côte d’Ivoire représentaient à peine 1 % du PIB. Un ratio très faible comparé à celui de pays comme le Burkina Faso, le Sénégal ou le Mali. D’autant que ces fonds sont majoritairement destinés aux besoins de consommation et d’entretien familiaux, et encore très peu à l’investissement productif.

Le mouvement de «retour des cerveaux», qui s’observe depuis l’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara, s’inscrit dans la normalisation de la vie politique, mais aussi dans la culture de l’excellence prônée par le président technocrate. Entre juillet et décembre 2011, les autorités ont ainsi mandaté le cabinet Deloitte pour procéder à des appels à candidature destinés à recruter les directeurs des grandes structures publiques parmi l’élite de l’élite. Emmanuel Esmel Essis, DG du CEPICI, Soro Nongolougo, DG de la Société nationale de développement informatique (SNDI), Philippe Pango, DG du Village des technologies de l’information et de la biotechnologie (Vitib), zone franche située à Grand-Bassam, ou Edouard FonhGbei, secrétaire général du Comité national de télédétection et d’information géographique (CNTIG), ont en commun de brillantes études à l’étranger, puis des carrières dans de grands groupes privés, comme Canal+, Coca-Cola, Motorola et Goldman Sachs. Ils sont ensuite rentrés au bercail pour contribuer à la reconstruction du pays. Beaucoup de profils de ce type se retrouvent aujourd’hui dans les cabinets ministériels, les sociétés d’Etat et l’administration. Dans la foulée, de plus en plus d’Ivoiriens de l’étranger postulent pour venir travailler au pays, principalement dans les secteurs de la finance, des nouvelles technologies et de l’ingénierie. 

... mais faible création de richesse

Toutefois, à de rares exceptions près, les «returnees» se rangent davantage dans la catégorie des employés que dans celle des créateurs d’entreprise, et donc de richesse. Christelle Vougo et Frank Anet, jeune couple de restaurateurs, constituent à cet égard une remarquable exception. Après plusieurs années passées aux Etats-Unis, où ils géraient un restaurant à Atlanta, et contre l’avis de leurs proches, ils ont investi toutes leurs économies dans un projet de restaurant à Abidjan et sont rentrés en Côte d’Ivoire… trois mois avant que la crise post-électorale de 2010 éclate. Aujourd’hui à la tête de deux restaurants et d’un bar, avec en ligne de mire l’ouverture d’un nouvel établissement d’ici à la fin de l’année, ils proposent également un service traiteur, gèrent la cantine de l’ambassade des Etats-Unis, emploient 70 personnes et peuvent engranger jusqu’à 8 millions de francs CFA de recette en un week-end. «Ici, il y a plein de jeunes qui ont du talent, mais les gens ne ressentent pas forcément le besoin de transmettre leur expérience pour faire évoluer la communauté. Moi, je refuse de me dire que je ne contribue pas : imaginez, si chacun décidait de faire quelque chose, où le pays arriverait !» explique Christelle.

Souleymane Ouattara, observateur indépendant basé à Abidjan, considère les motivations de la plupart des «returnees» comme encore largement personnelles : on revient pour jouir d’un meilleur niveau de vie et multiplier les sources de revenus, ou encore parce que dans certaines professions, comme celle d’avocat ou de juriste, la concurrence, moins rude, permet une ascension sociale plus rapide et plus aisée. «Mais on limite les risques au maximum : tous ces diplômés de HEC, de Harvard ou de l’ENSEA ne cherchent pas forcément à se mettre à leur compte. Ils préfèrent nicher dans de grosses entreprises avec un salaire confortable. Paradoxalement, les grosses réussites entrepreneuriales locales ne sont pas le fait d’Ivoiriens de la diaspora, mais d’une catégorie d’hommes d’affaires qui ont pour ainsi dire “grandi’’ sur place, comme Jean Kacou Diagou (président de la Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire), Koné Dossongui (groupe Atlantique) ou Vassiriki Konaté (à la tête d’un petit empire agro-industriel).» Pour cet analyste, la Côte d’Ivoire est encore loin de pays comme le Kenya, le Nigeria, le Ghana ou la Tanzanie, et souffre d’un manque d’esprit d’aventure et d’entrepreneuriat. «Le problème, dit-il, c’est que la Côte d’Ivoire est un bon élève, mais manque d’une vision qui transcende les intérêts individuels. Aujourd’hui, toutes les réformes mises en place sont plus ou moins imposées par les partenaires au développement. Au-delà de ça, il est nécessaire de mener une réflexion intégrée sur l’ensemble des secteurs stratégiques, indépendamment de la pression des bailleurs de fonds.» Il pronostique : «La création de richesses, ce sera plutôt à l’horizon 2018-2020.» 



Dans la même rubrique :
< >

Mardi 28 Août 2018 - 14:21 Voie royale


Inscription à la newsletter

Découvrez le sommaire des derniers numéros du magazine