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Entretien avec Vanessa Moungar

Par Szymon Jagiello le 14 Novembre 2017


Vanessa Moungar vient d’être nommée directrice du département de l’égalité du genre, des femmes et de la société civile à la Banque africaine de développement (BAD). Forte d’une expérience pour avoir notamment menée l’agenda du dividende démographique au Forum économique mondial, elle nous livre son avis sur les différents contours liés à l’emploi des jeunes africains pour Forbes Afrique.



Entretien avec Vanessa Moungar

Peut-on considérer la jeunesse africaine comme une bombe à retardement pour l’Afrique si la situation difficile dans laquelle elle est aujourd’hui perdure?

Vanessa Moungar : En effet, elle se trouve dans une situation alarmante. Sur les 10 à 12 millions de jeunes qui entrent sur le marché de l’emploi chaque année, seulement 3 millions d’emplois formels sont créés. Pour ceux ayant eu la chance d’accéder à une éducation de qualité, l’employabilité reste un challenge, car nos systèmes d’éducation ne sont pas adaptés aux besoins du marché d’aujourd’hui. Par ailleurs, même si célébrée, la route de l’entreprenariat est semée d’embuches et l’accès aux ressources productives telles que le financement et les réseaux demeure limité, particulièrement pour les femmes.  En parallèle, les recherches estiment que 40% des individus qui rejoignent les mouvements terroristes sont motivés par le manque d’opportunités économiques, et nous connaissons la triste réalité de nombre d’Africains qui prennent la route de la migration chaque année en quête d’un futur meilleur, pour trouver la mort dans la méditerranée. Le risque est donc réel et avéré. Toutefois,cet énorme défi représente aussi une grande opportunité. Les pays africains doivent urgemment engager les réformes nécessaires afin de tirer avantage de leur plus grande richesse, leur capital humain.

Justement, quelles réformes devraient-ils entreprendre?

V.M. :Il faut une approche à multiples facettes. A court terme, il est impératif d’accroître les investissements dans le renforcement des capacités et la formation professionnelle afin d’augmenter l’employabilité des jeunes déjà présents sur le marché du travail. Parallèlement, à travers un dialogue public privé, les pays africains doivent réformer les systèmes d’éducation pour qu’ils répondent aux besoins du marché qui émergent, prenant en compte les secteurs de croissance et tirant avantage des nouvelles technologies. Troisièmement, stimuler la création d’emplois formels à travers la croissance du secteur privé, grâce à l’amélioration du climat des affaires. L’industrialisation, une grande priorité panafricaine, donne de sérieuses chances pour la création d’emplois, si cette dernière est bien instrumentalisée. Il faut aussi déployer la capacité entrepreneuriale des jeunes, en facilitant leur accès au financement, aux formations et aux marchés. Il ne s’agit pas d’une liste exhaustive, mais de grands axes d’actions prioritaires. Aucune institution, qu’elle soit gouvernementale ou privée, ne peut surmonter ce challenge seule. Nous devons travailler ensemble, former des partenariats concrets, afin de mutualiser nos forces et d’avoir un impact plus grand et plus rapide. Par-dessus tout, nous devons donner une place aux jeunes autour de la table et intégrer leurs voix dans ces réformes et investissements, afin de réellement répondre à leurs besoins. Le futur dont nous parlons leur appartient, et ils doivent devenir les architectes de cette Afrique nouvelle, porteuse d’espoir.

Quels sont les secteurs sur lesquels il faudrait se concentrer en priorité pour donner des opportunités aux jeunes ?

V.M. :Tous les secteurs ont le potentiel d’être porteurs, mais certains apparaissent plus évidents en termes de potentiel de création d’emploi immédiat. Par exemple, le secteur des Technologies de l’Information et des Communications (TIC) représente une opportunité extraordinaire. Au Nigeria, il a déjà devancé les autres secteurs et contribue à résorber le chômage des jeunes nigérians. Pour en tirer profit, nous devons investir dans les compétences et formations informatiques et digitales, dès le système secondaire. Par ailleurs, le secteur de l’agriculture, qui est le plus grand contributeur économique actuel et emploie plus de 60% des africains, constitue toujours le plus fort potentiel. Avec la baisse des prix des matières premières poussant les pays vers la diversification, ainsi que l’augmentation de la demande pour les denrées alimentaires, les possibilités offertes par ce secteur sont sans limite. Nous nous devons de mettre à la disposition de la jeunesse les outils nécessaires pour tirer avantage de cette opportunité et participer à travers la chaine de valeur de l’agrobusiness. En exploitant les nouvelles technologies, la jeunesse peut être une réelle force de transformation du secteur agricole sur le continent, créant plus de valeur locale tout en garantissant une sécurité alimentaire aux futures générations. Enfin, le secteur des industries créatives est dramatiquement sous-exploité sur le continent. La jeunesse regorge de talents dans les industries de la mode, de la cuisine, du film ou de la musique. Connecter ces talents aux marchés nous permettra non seulement de stimuler la création de valeur économique formelle, mais aussi de donner à notre continent sa juste place dans le paysage culturel et créatif mondial.

Quels rôles les organisations internationales, tels que la BAD, peuvent-elles prendre pour faciliter ces opportunités ?

V.M. : A mon humble avis, le rôle des organisations internationales est de donner le support nécessaire à ces transformations, au niveau local, en engageant les acteurs locaux et en finançant des solutions adaptées au contexte régional. Il existe de multiples solutions aux challenges précédemment mentionnés, au niveau local. Notre rôle est donc d’identifier ces solutions et d’aider à leur déploiement à échelle nationale et régionale à travers l’amélioration de l’écosystème et le financement. A ce titre, La BAD a développé un nombre d’initiatives ayant pour but de donner la plateforme nécessaire à l’alliance des différentes parties prenantes des secteurs privé et public, de financer les solutions concrètes « qui marchent », et de soutenir les gouvernements dans la définition d’un agenda de reformes publiques. Par exemple, la "Jobs For Youth in Africa" initiative, à travers son programme d’intégration, d’innovation et d’investissement, a pour but de stimuler la création de 25 millions d’emplois sur les 10 années à venir. Cet effort est déployé en collaboration avec tous les partenaires techniques et financiers, ainsi que les gouvernements régionaux et internationaux. Le challenge est trop grand pour que nous agissions en silos. Nous devons mutualiser nos forces pour apporter un support concret aux solutions locales, qui répondent aux besoins réels des populations africaines. Il est temps de changer la narrative. Les jeunes et les femmes africaines ne sont pas des êtres vulnérables qui ont besoin d’être « aidés », ils ont besoin que nous croyions et que nous investissions en eux.

[1]A savoir les stratégies et politiques d’investissements dans la jeunesse et les femmes.

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