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La vie Forbes

Douceur de vivre à Abidjan

Par Par Elodie Vermeil le 1 Avril 2016

La fièvre lounge a gagné la capitale économique de la Côte d’Ivoire. Depuis l’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara, ces bars d’un type nouveau ont fleuri au bord de la lagune. Dans une ambiance feutrée qui invite au lâcher-prise se nouent aussi des enjeux de pouvoir et d’argent.



Un début de semaine comme les autres à Abidjan. Entre chien et loup dans le quartier de Biétry, la Porte 21 accueille ses premiers clients. Installées dans un salon cosy sur la petite terrasse bordée de lampes tempête vintage, deux jeunes Ivoiriennes – talons hauts et tailleurs –, débriefent leur journée en sirotant un verre de vin. A l’intérieur du bar, un entrepreneur français et le patron d’un piano-bar en vue de la Zone 4 se détendent autour d’une bière. Musique en sourdine et serveuses en retrait : ambiance à la fois chic et intime.

De l’autre côté des ponts, à Cocody, dans la très hype rue des Jardins, c’est une toute autre ambiance qui règne au Zino lounge ce soir-là. Une vingtaine de clients se sont rassemblées autour du bar et dans les salons Chesterfield du club cigare aux lumières tamisées. Ministres, avocats, hommes d’affaires, fonctionnaires internationaux, artistes… ivoiriens, libanais, marocains ou américains… : la clientèle est upper class, métissée et cosmopolite. Détente et bonne humeur sont au rendez-vous. On traite des dossiers en cours autour d’un verre, on échange des plaisanteries mondaines dans les volutes de fumée de cigare, baissant la voix quand il s’agit d’aborder des sujets sensibles.

Les lounge ont le vent en poupe

Les bars lounge ont le vent en poupe à Abidjan, au point que le concept – cadre cosy et confortable, jeux de lumière, déco soignée, musique d’ambiance, restauration légère… –, souvent réadapté au goût local d’une clientèle ciblée, est parfois galvaudé. Le terme de «lounge», devenu très vendeur, vient souvent s’accoler aux enseignes d’établissements qui n’en présentent nulle caractéristique. S’il y en a pour tous les goûts et si chaque patron imprime sa marque à son établissement, la plupart de ceux-ci présentent des points communs : clientèle d’une classe sociale élevée et d’un certain âge, jouissant d’un bon pouvoir d’achat, dress code implicite, décoration branchée, taux de fréquentation en hausse à mesure que l’on avance dans la semaine, possibilité de privatiser l’espace, organisation de happenings, get together et soirées thématiques, restauration légère et tendance, souci d’élitisme manifeste, boissons et cigares de luxe.

Parmi les établissements qui se distinguent, le Toa (aussi appelé Esprit lounge), ouvert en novembre 2010, fait office de précurseur et est le seul à être véritablement fidèle au concept de lounge: décoration entièrement importée de Bali, espaces externe et interne communicants et compartimentés, musique du monde et cocktails créatifs… A La Boule bleue ou Fanny lounge, bar thématique axé autour de la pétanque, ouvert en juin 2010, tout est fait pour que l’on se sente comme à la maison. Le Zino lounge, ouvert en décembre 2011, remplace l’ancien Club cigare Zino, vandalisé lors de la crise postélectorale. Le principe est simple: le client va dans la cave, choisit son vin et son cigare. A la différence de son prédécesseur, la possibilité de se restaurer permet au client de s’attarder plus longtemps. Le Rooftop, qui a vu le jour fin 2012, bien que plus confidentiel, fonctionne selon les mêmes concepts : alcools et cigares de prestige dans un cadre sélect et feutré. Luxe, calme et volupté… 

Une vocation internationale

Si certains lounges comme la Boule bleue ou le Toa existaient déjà avant la crise post-électorale, on constate que ce type d’établissement s’est multiplié avec la normalisation sociopolitique et économique, notamment grâce à l’amélioration du climat sécuritaire et la suppression des nombreux barrages qui, avant 2011, donnaient à certaines soirées l’allure de vrais parcours du combattant. «Après la crise, la vie a repris son cours normal et les gens avaient envie d’autre chose ; cela peut expliquer le succès du lounge, qui n’est ni un bar ni une boîte de nuit, mais un endroit tranquille et confortable où l’on peut se détendre et échanger en toute discrétion», commente un analyste indépendant.

Pour le sociologue Fahiraman Rodrigue Koné, la fin de la crise et l’embellie économique n’ont fait qu’amplifier un phénomène déjà inscrit dans les pratiques de sociabilité ivoirienne : «Je le resituerais dans la longue tradition ivoirienne des after-works. Qu’ils appartiennent à des classes sociales d’un niveau élevé ou modeste, après le boulot, les Ivoiriens ont l’habitude d’aller se détendre entre amis autour d’une bière ; on ne parle plus de travail, mais des jeunes filles, des projets, de sujets très légers. En d’autres termes, le concept de lounge est véritablement ancré dans la culture et les pratiques des populations ivoiriennes, particulièrement via la fréquentation de ces “espaces lounge’’ ordinaires qu’on appelle maquis, et qui sont l’une des composantes essentielles de la culture urbaine en Côte d’Ivoire. Les lounges au sens où on l’entend aujourd’hui ne sont finalement qu’une version huppée et plus sophistiquée de ces maquis.» Une sophistication correspondant aussi au retour de la Côte d’Ivoire sur la scène internationale et à la vocation d’accueil d’Abidjan qui, dès les années 1960, se voulait déjà une ville ouverte sur l’extérieur, plaque tournante sous-régionale et internationale, happant dans son giron toute une catégorie de personnes d’horizons très divers. Aujourd’hui, aux acteurs économiques – chefs d’entreprise et cadres ivoiriens qui constituent les nouveaux modèles de la culture dominante, se sont ajoutés les partenaires techniques au développement, experts et fonctionnaires internationaux, hommes d’affaires de passage. Et, bien sûr, les Ivoiriens de la diaspora de retour au pays pour contribuer à la relance économique après des années passées à l’étranger. Tout ce beau monde constitue une clientèle aux mœurs mondialisées, potentiellement friande des établissements de type lounge que l’on retrouve dans toutes les grandes capitales cosmopolites. 

Des lieux décisionnels et élitistes

En plus d’être des lieux de détente, les lounges abidjanais sont également des espaces de représentation du pouvoir et de construction du capital social. On y tisse et on y entretient des liens et des réseaux autour d’affaires, d’intérêts et de groupes de pression communs, relevant des hautes sphères du pouvoir ou du simple business. «Les lounges de type Zino ont remplacé les salons feutrés des grands hôtels où l’on se donnait auparavant rendez-vous pour parler business. Tout le monde sait que ce n’est pas dans les bureaux que se négocient les plus gros contrats et que se concluent les accords les plus importants, mais, précisément, dans ce genre d’endroits», témoigne une jeune communicante. «On va là-bas pour joindre l’utile à l’agréable», renchérit un banquier ivoirien habitué du Zino lounge. «Bien sûr, c’est avant tout pour boire un verre mais aussi pour le business. Beaucoup d’affaires s’y concluent.» Ce que confirme Souleymane Koné, gérant de l’établissement, en désignant l’unique table du lounge : «Sur cette table, il y a eu beaucoup de signatures. On m’appelle pour me demander si elle est libre et la réserver.» Pour le sociologue Fahiraman Rodrigue Koné, représentation du pouvoir et distinction sociale vont de paire : «On se démarque, on prend de la hauteur, on domine, au sens propre comme figuré; cela se traduit dans le nom de certains établissements, comme le Rooftop, mais aussi dans l’emplacement du lounge, que l’on préfèrera en hauteur. On se distingue des autres, on se reconnaît entre “initiés’’.» Et de fait, l’élitisme de certains lounges est inscrit dans leur ADN. Le club Zino, par exemple, baptisé d’après le prénom du célèbre négociant de cigares Davidoff, est la déclinaison lounge d’une chaîne de boutiques distribuant des marques et produits de luxe : Festina, Tissot, Montblanc… pour les bijoux ; Guerlain, Chanel, Cartier… pour les parfums et cosmétiques, et le plus important distributeur de cigares de Côte d’Ivoire… Elle est la propriété de l’homme d’affaires espagnol d’origine indienne Kamal Daswani. Le Rooftop, quant à lui, est situé au sommet d’un immeuble appartenant à l’homme d’affaires et communicant ivoirobéninois Fabrice Sawegnon, réputé très proche du ministre de l’Intérieur Hamed Bakayoko. DG des groupes Voodoo et Soda SA, spécialisés respectivement dans la communication et l’évènementiel ; c’est notamment lui qui a géré la campagne d’Alassane Ouattara en 2010.

Les pratiques élitistes liées au haut standing de certains de ces lounges se traduisent diversement. La barrière de l’argent en est une première, quand on sait que certaines bouteilles atteignent les 400 000 F CFA, que le prix moyen d’une soirée raisonnable ou d’une bouteille de champagne équivaut peu ou prou à un Smig revalorisé de l’Ivoirien moyen (60 000 F CFA) et que certains clients peuvent dépenser jusqu’à 1,5million F CFA en une seule fois. Le Toa par exemple, cible un type de clientèle à laquelle il propose une carte de membre offrant divers avantages, et le Rooftop est actuellement en train de finaliser un projet de membership annuel dont le coût sera compris entre 500 000 et 1 million F CFA. Le lounge revisité à l’ivoirienne se mérite. Tout le monde n’a pas le précieux sésame qui permet d’y rentrer. 



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