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Portrait

Dorothée Gizenga : « Nous formons les artisans miniers à la pratique des affaires »

Par Patrick Ndungidi le 21 Septembre 2016

Dorothée Gizenga est co-fondatrice et Executive Director de la Diamond Development Initiative (Initiative diamant et développement), DDI en sigle, qui œuvre à transformer le secteur de l'exploitation minière artisanale en une source de développement durable. Créée en 2006, l’Initiative est opérationnelle depuis 2008. Dorothée Gizenga est détentrice d’une maîtrise en Chimie de l’université du Saskatchewan, à Saskatoon et d’un diplôme en gemmologie, obtenu à l’institut américain de gemmologie. Elle a également un diplôme en sciences économiques de l’université de York, à Toronto. Avant de diriger la DDI, cette mère de quatre enfants a travaillé chez Partenariat Afrique-Canada, une organisation canadienne qui réalise des enquêtes ainsi que des activités de plaidoyer et de dialogue politique portant sur des questions liées au conflit, à la gouvernance des ressources naturelles et aux droits de la personne en Afrique. Dorothée Gizenga était notamment en charge du processus de Kimberley.



Dorothée Gizenga : « Nous formons les artisans miniers à la pratique des affaires »

Qu’est ce qui a motivé la création de la DDI ?

J’ai travaillé dans la mise en œuvre du processus de Kimberley qui est entré en vigueur en 2003. En 2004, deux organisations, Partenariat Afrique Canada et Global Witness, ont mené une étude qui a abouti au constat selon lequel malgré la création du processus de Kimberley, les conditions des artisans miniers n’avaient pas changé : conditions de travail chaotique, absence de contrôle des gouvernements, absence de mesures de sécurité et sanitaires, travail des enfants, dégâts sur l’environnement, etc. Or C’est dans les champs alluviaux, où s’effectue le travail artisanal, qu’est né le concept de diamant de guerre, par manque de contrôle, de discipline et d’organisation. C’était donc facile pour les groupes rebelles de s’infiltrer dans cet environnement artisanal et d’utiliser le diamant pour l’achat des armes. Le processus de Kimberley est un système réglementaire. Mais les conditions de travail des artisans miniers n’étaient pas prises en compte. Il fallait donc trouver le moyen de résoudre cette problématique. C’est dans ce contexte que se situe la création de la DDI.

En quoi consiste le travail de votre organisation ?

La DDI a comme objectif de formaliser et de transformer le secteur artisanal. Nous professionnalisons les artisans miniers. Nos programmes impliquent également la légalisation de l’activité minière artisanale auprès des gouvernements, car, dans certains pays, cette activité n’est pas légale. Mais au Congo, par exemple, l’activité minière artisanale a été libéralisée depuis 1947. L’autre volet de notre travail consiste en l’enregistrement des artisans car ils doivent être en règle avec la loi. Dans beaucoup de pays où l’artisanat minier est légal, de nombreux creuseurs ne sont pas en règle. Cela donne notamment lieu à des tracasseries de la part des agents de l’Etat. L’illégalité coûte donc très cher, car les artisans sont obligés de payer et quand ils n’ont pas d’argent, ils doivent payer en donnant leur diamant. C’est de la fraude, car ces diamants sont ainsi acquis illégalement, il n’y a pas de traçabilité. Ces diamants ne vont pas dans le trésor public mais plutôt dans la poche de ceux qui les confisquent.  La DDI fait des plaidoyers auprès des gouvernements pour cette légalisation et elle met également en place des programmes d’enregistrement.

Quelles sont les grandes actions concrètes que vous avez menées jusqu’à présent ?

Nous avons organisé un programme où des équipes mixtes composées de membres du gouvernement, de la société civile et du secteur privé se déplacent jusqu’aux endroits les plus lointains afin d’enregistrer les artisans miniers. En 2015, en RDC nous avons enregistrés 108.000 creuseurs artisanaux. Entre 2011 et 2012, nous avions enregistrés 101.000 creuseurs de diamants seulement dans les deux provinces du Kasaï en RDC. Initialement, notre objectif était d’enregistrer 10.000 creuseurs. On ne s’attendait pas à un tel succès. Une des raisons de ce succès est que, contrairement à ce que pensent beaucoup de personnes, les creuseurs artisanaux veulent être légalisés. Ils comprennent que l’informel leur coûte très cher et qu’ils auront plus d’opportunités par la voie formelle. Un autre programme mis en place par la DDI est de leur permettre d’améliorer leur capacité de production selon les normes internationales et dans le respect de l’environnement et des normes sociales : absence des enfants sur les lieux de production, hygiène et sécurité et un consentement de la communauté. Ce programme nous permet également d’amener des acheteurs auprès des creuseurs. Ces derniers bénéficient ainsi de meilleurs prix par rapport à ceux proposés par les négociants locaux. Les artisans miniers ne connaissent pas le prix du diamant. Le fait de vouloir le revendre rapidement à cause de la pauvreté fait qu’ils revendent leurs produits à des prix très dérisoires. Nous les formons ainsi à la pratique des affaires, à faire leur comptabilité, à ouvrir des comptes en banque, …
Nous travaillons pour améliorer leur production et, en même temps, opérer des changements socio-économiques qu’il faut. Nous avons également mis en place des écoles mobiles. La plupart de communautés minières n’ont pas d’écoles à proximité. Nous avons commencé ce programme en Sierra Leone, où nous avons visité 18 villages et 18 communautés minières. Leur première priorité était de mettre leurs enfants à l’école, la deuxième était d’avoir l’accès à l’eau potable. Nous avons mené les mêmes enquêtes en RDC et les résultats étaient le même. La scolarisation constituait un moyen pour un meilleur avenir des enfants. Nous avons envoyé des professeurs et tout le matériel nécessaire afin de se rendre dans les communautés minières. On achetait des tentes où les enfants s’asseyaient. A l’heure actuelle nous avons mis en place quatre écoles mobiles.

Quel rôle jouez-vous dans le processus de Kimberley ?

Nous participons au processus de Kimberley avec le statut d’observateur indépendant. Notre travail consiste à aider les pays membres, dans la production artisanale, à intégrer les politiques et les programmes de développement à côté de la réglementation. Sans programme de développement le processus de Kimberley ne sera pas efficace. Il faut résoudre les problèmes que ces gens affrontent afin qu’ils puissent être motivés à respecter la loi et avoir la capacité de la respecter. On enseigne ainsi aux artisans à s’organiser en associations ou en coopératives. Il faut un effort de vulgarisation du code minier. Ce dernier existe mais est-ce que l’artisan minier du fin fond du village connaît ce code ?  Nous leur expliquons en termes simples qu’est ce qui est exigé d’eux par rapport à la loi de leur pays, ce qu’est le processus de Kimberley et quelles sont les exigences. L’importance de la traçabilité. A cet effet, nous leur fournissons des carnets où ils inscrivent leurs productions et leurs ventes. Nos programmes permettent donc au processus de Kimberley d’être plus efficace dans les pays concernés.

Vous êtes présents dans combien de pays en Afrique ?

Au niveau du processus de Kimberley, nous travaillons avec 18 pays pour tout ce qui est notamment de la formation. Au niveau de la présence avec des équipes nous sommes présents en RDC et en Sierra Leone. Nous sommes sur le point d’élargir à la Côte d’Ivoire, à la Tanzanie et au Ghana.

Dans les pays où vous êtes présents, il existe combien d’artisans miniers ?

En RDC, on estime à plus 800.000 creuseurs de diamants seulement et à peu près deux millions de creuseurs de tous les minerais confondus. Pour les enregistrer tous, cela prendra quelques années. Mais nous avons déjà enregistré plus de 221.000 en comptant les différentes régions où on a été. Le Congo est un pays vaste mais ça prendra quelques années avec les efforts conjugués de la DDI et du gouvernement. La volonté est politique mais la capacité est administrative. En Sierra Leone, pour le diamant seulement on estime ce chiffre à 80.000. Elargi aux autres minerais, le nombre de creuseurs artisanaux est estimé à près 300.000.

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans l’exercice de vos activités ?

Les administrations des pays où nous opérons ne disposent pas des moyens nécessaires pour procéder à ces enregistrements. Autres problèmes : les infrastructures, les difficultés à atteindre les coins les plus reculés, le manque d’électricité, l’absence de routes, etc. Nos programmes ne se font pas facilement, mais nous avons déjà réalisés de bons chiffres. Nous sommes également dans une période électorale et les gens sont méfiants par rapport à l’enregistrement. Dans ce contexte politique c’est difficile. La collaboration avec les gouvernements est un facteur très important pour la réussite de nos programmes.



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