Forbes Afrique magazine
Facebook
Twitter
Menu
Cover story

Des Sud-Africains à la rescousse du Congo

Par Par Muriel Devey Malu-Malu le 5 Mars 2016

Défaillant à nourrir sa population, le Congo se voit contraint de mettre en concession ses réserves foncières. La convention signée entre l’Etat, Congo-Agriculture et Agri South Africa autorise des fermiers sud-africains à exploiter 80 000 hectares, au nord de Dolisie.



Crédits : Devey Malu-Malu
Crédits : Devey Malu-Malu
Si pour le visiteur lambda, parcourir les 50 kilomètres de piste, ultra poussiéreuse en saison sèche et ultra-boueuse en saison des pluies, qui séparent Dolisie, le chef-lieu du Niari, de Malolo est une véritable épreuve, en revanche, pour les fermiers sud-africains blancs de Congo-Agriculture, c’est un jeu d’enfant. Car, des routes, ils en ont vu parfois des pires au cours du long périple qui les a menés du Kwazulu-Natal et du Gauteng –  de riches provinces d’Afrique du Sud – au Congo-Brazzaville ! Et Moon, l’un des fermiers, de raconter : « Nous sommes arrivés au Congo le 14 décembre 2011 après un voyage de 23 jours et un trajet de 6 500 km par la route. Nous sommes passés par le Botswana, la Namibie et l’Angola, un pays où il y a beaucoup de Chinois ! En RD Congo, ça a été difficile, parce qu’il n’y a quasiment pas de routes potables, mais on n’a pas été trop embêtés. On a traversé ensuite l’enclave de Cabinda, avant d’atteindre la frontière congolaise. » Les bons souvenirs ? « Le Botswana qui est un pays magnifique ! » Les mauvais ? « Alors qu’en général, il fallait un jour pour passer une frontière, entre la Namibie et l’Angola, cela a duré trois jours. Les douaniers angolais écrivent lentement et sont très procéduriers. En plus, les Angolais sont très compliqués pour l’octroi des visas ! »

C’est avec force tam-tams, youyous et discours officiels que leur imposant convoi – formé de caravanes, de voitures et de camions, transportant hommes, femmes et enfants, ballots et un barda de matériel agricole – a été accueilli à Tchiamba Nzassi, dans le département du Kouilou, la première étape congolaise de ces voyageurs. L’installation des fermiers à Malolo, dans le district de Louvakou, au nord de Dolisie, ne relève pas de leur seule initiative, mais d’un partenariat noué avec l’Etat congolais, après plusieurs années de négociation. Au final, un très bon deal. Signée en mars 2011, entre l’Etat congolais, Congo-Agriculture et Agri South Africa (Agri SA) – le puissant syndicat d’agriculteurs d’Afrique du Sud auquel appartiennent les fermiers et qui leur apporte un appui logistique et une caution –, la convention stipule en effet que Congo-Agriculture a « l’autorisation express d’occuper 80 000 hectares de réserve foncière de l’Etat. » A charge pour l’entreprise de mettre en valeur ces terres avec des cultures et de l’élevage. Et de s’acquitter de toute une panoplie d’obligations sociales, consignées dans un cahier des charges – construction d’écoles, de centres de santé, de routes, encadrement des paysans et appui technique à ces derniers –, en faveur des populations locales, dont les villages sont des zones réservées dans la concession.

Une concession redoutée

Les 80 000 ha concédés s’étalent à cheval sur les départements du Niari (63 000 ha) et de la Bouenza (17 000 ha). En gros, sur une grande partie des bonnes terres de la vallée du Niari, réputée pour être le grenier agricole du pays. Ou plutôt pour l’avoir été. Depuis près de trois décennies, en effet, l’agriculture, jadis florissante, n’est plus ce qu’elle était. Pour preuve, le Congo importe chaque année entre 100 et 120 milliards de FCFA de denrées alimentaires. D’où la nécessité pour le gouvernement de relancer l’agriculture et de favoriser l’essor d’une agriculture moderne et mécanisée, au moyen, entre autres, de la mise en concession de ses réserves foncières à de gros exploitants. Une option qui n’a pas les faveurs de tous les Congolais. Et qui, dans le cas des Sud-Africains blancs, a suscité plus d’une crainte. « Parmi eux, il y a des Sud-Africains d’origine britannique, mais aussi des Afrikaners, qui sont réputés pour être racistes. Il y a eu un problème avec l’un d’entre eux au début. Mais il a été mis au pas. Depuis, on ne nous a pas signalé de problème particulier », relate un jeune travailleur de Congo-Agriculture –organisation qui emploie 200 personnes pendant six mois de l’année et environ 400 pendant les deux mois de récolte.

Des premiers mois difficiles

C’est à Malolo 2, sur le site de l’ex-Société des fibres coloniales (Sofico), créée en 1936 et relancée en 1946 pour exploiter et exporter des fibres locales comme le pounga et le paka, occupé ensuite par des services de l’Economie forestière et des petits paysans, que CongoAgriculture a installé son QG et sa base vie. Ici et là, quelques bâtiments coloniaux retapés, qui servent de bureaux, plus rarement de lieux d’habitation. Car la plupart des Sud-Africains – une trentaine d’individus regroupés en une dizaine de familles, dont certaines avec enfants – dorment sous des tentes rachetées à l’armée russe. Bien évidemment, il a fallu installer un groupe électrogène, un grand réservoir d’eau, faire venir du matériel de maison et informatique et aménager des jardins potagers pour rendre le quotidien plus facile. Deux familles, qui ont élu domicile à Moukanga, plusieurs kilomètres plus loin, pour être proches de leurs champs, habitent dans des maisons en bois qu’ils ont eux-mêmes construites. La tendance est d’ailleurs à l’installation des fermiers sur leurs propres exploitations. « Chaque famille dispose d’une superficie qu’elle exploite elle-même. Seul le matériel est mis en commun. Il est basé à Malolo 2 », informe Faustin Mbani, le directeur départemental de l’Agriculture. Non loin de la base vie, en effet, se trouve le hangar où sont entreposés les productions, en vrac et ensachées, et un vaste terre-plein où sont garés engins et outils agricoles. agriculture enquête Les premiers mois ont été difficiles. « Les Sud-Africains ne connaissaient pas bien nos sols et ils n’avaient pas intégré que la pluie est saisonnière au Congo. En outre, il n’avait pas beaucoup plu cette année-là. Du coup, la première récolte a été médiocre », confie Gatien Massengo, conseiller à la direction départementale de l’Agriculture. Mais la leçon a été apprise et les fermiers ont même promis d’aller s’informer au Centre de recherches agronomiques de Loudima, qu’ils avaient eu tendance à bouder jusqu’à présent.
Crédits : Devey Malu-Malu
Crédits : Devey Malu-Malu

Rentabiliser les milliards investis

En 2013, 2 000 ha de terres ont été mis en culture. « Outre le maïs, nous avons planté également du soja. L’objectif est d’atteindre 8 000 ha de surfaces cultivées en 2019 », explique Gavin Pote, un autre fermier. Une nécessité pour rentabiliser à terme les quelque 100 milliards de FCFA investis dans le projet. Reste que toute augmentation de production doit trouver preneur sur le marché. Le Congolais n’étant pas un gros consommateur de maïs, le principal débouché de la céréale est la filière de l’élevage. C’est d’ailleurs pour stimuler ce secteur que le gouvernement encourage la culture. La production actuelle, environ 2 100 tonnes de maïs en 2013, arrive à satisfaire la clientèle de Congo-Agriculture, composée d’éleveurs – nouveaux villages agricoles, fermiers du Pool et de la Cuvette, société Barreto –, et la Congolaise de développement et de distribution des produits agroalimentaires (Coddipa), un provendeur installé à Brazzaville, qui fabrique de l’aliment pour bétail. Le seul frein est lié aux difficultés d’évacuation du produit, par manque de bonnes routes, la nationale entre Dolisie et Brazzaville n’étant pas complètement bitumée. Toutefois, dans un avenir proche, quand la production montera en puissance, « il faudra trouver de nouveaux clients », s’inquiète Moon. Un casse-tête, l’entreprise ayant l’obligation de répondre d’abord à la demande locale, avant d’exporter. Et voilà une filière agricole confrontée au « paradoxe de la poule et de l’œuf ». Tout en espérant que l’élevage va rapidement faire un bond en avant, les Sud-Africains réfléchissent à d’autres débouchés. « Il faut faire en sorte que les Congolais consomment davantage de maïs. On pourrait fabriquer un pain avec un mélange de farine de blé et de maïs », suggère Moon. Un projet de construction d’une usine de farine de maïs est à l’étude.

De nouvelles arrivéees

Pour l’heure, Congo-Agriculture n’a pas encore fait le plein de ses troupes. Quelques familles doivent venir rejoindre leurs compatriotes à Malolo. Par la route toujours, car « c’est trop cher en bateau », insiste Gavin. Parions que c’est aussi une manière de prouver qu’ils n’ont rien perdu leur âme de colons et, par leurs énormes convois qui ne passent pas inaperçus, d’attirer l’attention sur eux. D’autres Sud-Africains pourraient emboîter le pas de ces pionniers, pour s’établir au Congo dans de nouvelles concessions. « En Afrique du Sud, on ne peut pas s’agrandir car il n’y a pas assez de terres. Les superficies se réduisent. Or, pour gagner de l’argent, il faut voir grand. En outre, il y a beaucoup de tensions entre les communautés, beaucoup d’affrontements et de morts. Tous ces problèmes amènent les Blancs à quitter l’Afrique du Sud pour aller s’installer dans d’autres pays africains », analyse Moon. Ainsi, à en croire ce dernier, la présence sud-africaine devrait donc se renforcer au Congo. Pour plusieurs raisons selon lui. Les superficies libres sont vastes, la population est accueillante et la culture du maïs est à développer et à enseigner aux paysans. Qu’en penseront les Congolais ?



Dans la même rubrique :
< >
Inscription à la newsletter

Découvrez le sommaire des derniers numéros du magazine