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Bitcoin : nos ancêtres les banquiers ?

Par ÉLODIE VERMEIL le 26 Juillet 2016

En mars dernier à Abidjan a eu lieu la conférence « Blockchain Africa ». Au pro-gramme : le bitcoin et ses enjeux. Une première en Côte d’Ivoire, que l’on doit à Stéphane Konan, consultant et expert aux multiples casquettes, entre autres spécialiste en cyber-sécurité, investigation numérique et gestion de Big Data. Le bitcoin, c’est la monnaie virtuelle en vogue qui met au défi le système financier traditionnel. Comment fonctionne-t-elle ? Comment payer avec ? Quels développements permet-elle ? Grand passionné du sujet, notre interlocuteur revient pour nous sur les origines et les applications de la plus célèbre des devises virtuelles.



FORBES AFRIQUE: En tant que principal expert africain du Bitcoin, pouvez-vous nous expliquer ce qui a motivé la création et le développement de ce système de transactions ?

STÉPHANE KONAN : Depuis une vingtaine d’années, il y a toute une problématique autour de la dématérialisation de l’argent. On est ainsi passé de solutions comme la carte de crédit, aujourd’hui presque antique, à des offres plus récentes comme le mobile money, qui a explosé en Afrique [selon le rapport 2014 du Forum économique mondial, le Botswana arrive en tête des pays utilisant le plus le mobile banking, devant les Etats-Unis, classés 8e, NDLR]. La dématérialisation correspond donc à un réel besoin, mais elle a ses inconvénients. Le premier concerne la sécurité. En Côte d’Ivoire par exemple, il y a énormément de fraudes liées aux transactions sur le segment du mobile money. Autre problème, celui de l’intermédiaire, avec des taux de change et des commissions jugées parfois élevées sur les transactions [en Afrique, les plateformes de transfert de fonds réalisent entre 8 et 12 % de marge. Le pourcentage prélevé sur les transactions par cartes bancaires est, lui, de 4 à 6 % selon les pays, NDLR]. 

C’est là que le Bitcoin entre en scène.

S.K.: En effet. En 2008, un homme dont on ignore toujours l’identité et qui s’est fait connaître sous le pseudonyme de Satoshi Nakamoto a publié sur Internet un article expliquant comment sécuriser la monnaie électronique. Les experts ont étudié ce document et constaté que le système décrit était viable. C’est ainsi que s’est développé l’écosystème Bitcoin. Sa principale émanation, le bitcoin [soit la monnaie, avec un b minuscule – l’écriture avec un B majuscule désignant la technologie, NDLR] n’est d’ailleurs que l’une des diverses monnaies virtuelles créées sur la base de ce principe [Litecoin, Dogecoin, Infinitecoin… En juillet dernier, Citybank a même lancé sa propre crypto-monnaie, le Citicoin, NDLR], mais c’est bien le bitcoin qui s’est imposé. 

En quoi le Bitcoin est-il révolutionnaire ?

S.K.: En cela qu’il règle et le problème de la sécurité, et celui de l’intermédiaire. Grâce à ce système décentralisé, on peut envoyer de l’argent comme on envoie un SMS, sans passer par une institution financière. Chaque transaction est inscrite dans la blockchain, un registre public en accès libre stocké de manière distribuée, c’est-à-dire décentralisée – sur le modèle de transmission de données de Skype –, ce qui fait que personne ne peut l’intercepter, le modifier ou l’altérer. 

Cela semble presque trop beau pour être vrai… On imagine que le Bitcoin a aussi ses inconvénients ?

S.K.: Bien sûr : les inconvénients de ses avantages, c’est-à-dire l’absence d’intermédiaires et le total anonymat que garantit ce système, parfois utilisé à des fins peu avouables, comme le blanchiment d’argent ou l’évasion fiscale. L’exemple le plus célèbre est l’affaire Silk Road, marché noir en ligne spécialisé dans la vente de stupéfiants, dont le fondateur présumé a eu recours au Bitcoin pour blanchir 1,2 milliard de dollars d’argent de la drogue. Ce problème a été pointé par certains Etats : le Bitcoin est une aubaine pour tous les Pablo Escobar du monde, qui ont été parmi les premiers à croire à cette technologie. L’autre inconvénient majeur, c’est l’irréversibilité des transactions.  

Quel est l’impact du Bitcoin et quels en sont les développements possibles ?

S.K.: L’impact, c’est que ça marche, tout simplement. Aujourd’hui, on ne remet plus ce système en cause. Les débats sont d’ordre sémantique ou politique : est-ce une monnaie ou une commodity ? Les géants de l’e-commerce –‚Amazon, eBay, PayPal, Apple Store‚– l’ont adoptée, et, aux Etats-Unis et au Canada, on trouve même des distributeurs automatiques de bitcoins. Certains ont vu plus loin et commencent à utiliser cette technologie dans d’autres secteurs, comme la propriété foncière, problème épineux dans de nombreux pays. Aujourd’hui, grâce à la blockchain, on peut avoir une traçabilité détaillée des opérations effectuées sur un terrain, et donc en garantir la propriété à 100‚%. C’est ce que font le Honduras et l’Ouganda, qui développent actuellement un registre foncier reposant sur la blockchain. Everledger, une start-up basée à Londres, propose, elle, une solution de traçabilité du diamant basée sur ce protocole. Les applications de la technologie Bitcoin sont multiples puisqu’elles touchent toute transaction entre êtres humains. C’est en cela que Bitcoin est révolutionnaire. Les Américains l’appellent d’ailleurs disruptive technology, dans le sens où cela va bouleverser l’ordre établi. 

Comment expliquer alors que son utilisation ne soit pas plus répandue ?

S.K.: Car son développement est aujourd’hui soumis à des obstacles d’ordre politique, à savoir qui va contrôler ce système. On en est à peu près là où en était Internet il y a vingt-cinq ans. Or, Internet n’a pu se développer qu’à partir du moment où une gouvernance a été adoptée. Ce sera sans doute la même chose pour le Bitcoin. Il y a donc à mon avis conflit d’intérêts pour savoir qui va prendre le contrôle de ce système... 

Quel est le but de la conférence « Blockchain Africa » que vous organisez ce mois à Abidjan en partenariat avec la BAD et le MIT ?

S.K.: Le thème de la rencontre est « Le futur de la traçabilité », il s’agit de contribuer à faire en sorte que l’Afrique ne soit pas la dernière à prendre le train en marche. J’assiste à beaucoup de conférences Bitcoin et n’y rencontre que peu d’Africains, alors que le reste de la planète planche sur la question depuis sept ans. Les perspectives offertes par le Bitcoin, ainsi que les risques associés sont pris très au sérieux par les grandes institutions financières internationales comme le FMI, la Banque mondiale 
ou la Banque centrale américaine, où 150‚personnes travaillent en permanence sur le sujet. Il n’y a qu’en Afrique que l’on dort encore, et quand on se réveillera, ce sera comme pour Internet‚: le reste du monde aura déjà dix ans d’avance. Les rares pays d’Afrique où le Bitcoin gagne du terrain sont le Kenya et l’Ouganda, où l’on recourt au Bitcoin pour les transferts d’argent, et l’Afrique du Sud, où la Standard Bank a déjà mis en place une plateforme de compensation en bitcoins. « Blockchain Africa » entend sensibiliser aux enjeux du Bitcoin. Les Africains ont un vrai rôle à jouer dans cette révolution‚en cours‚; ils doivent s’intéresser au Bitcoin 
et se l’approprier, pour ne pas se retrouver liés à des structures contrôlées par d’autres pays. Ce n’est plus une chimère, c’est une réalité aux implications sans précédent, et nous partons déjà avec un bon retard…

Pour lire l'intégralité de cette interview, rendez-vous à la page 34 du numéro de Mars 2016, en vente ICI.  



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