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Antonio Tajani, Président du Parlement européen : « Il faut regarder l’Afrique avec des lunettes africaines, pas avec des lunettes européennes.»

Par Szymon Jagiello le 21 Novembre 2017


En marge du prochain Sommet UE-UA et de la grande conférence sur le partenariat entre l’Europe et l’Afrique organisée par le Parlement européen, Forbes Afrique s’est entretenu à Strasbourg avec son Président, Antonio Tajani. Dans cette interview exclusive, il dévoile les contours de son « plan Marshall » pour le continent et avance la dépendance trop grande de l’Afrique envers la Chine.



Antonio Tajani, élu Président du Parlement.
Antonio Tajani, élu Président du Parlement.

Forbes Afrique : Dans vos nombreuses interventions portant sur l’Afrique, vous évoquez souvent l’expansion chinoise sur le continent. Pourquoi ?

Antonio Tajani : La Chine est de plus en plus  présente en Afrique. Entamé dans les années 2000 lors du premier Forum Chine – Afrique, le commerce entre les deux continents est passé de 40 milliards de dollars en 2006 à 200 milliards de dollars s’abreuvant principalement des nombreuses ressources naturelles tels que le pétrole, le gaz voire les minerais. Ce qui a créé un lien de dépendance qui s’est agrandie de 2006 à 2016 où les Etats africains tributaires de la Chine sont passés de 8 à 15, notamment les producteurs de matières premières, comme le Soudan du Sud et l’Angola et des pays peu développés tels que l’Erythrée et la Gambie.

1. Est-ce que c’est pour cette raison que vous avez récemment déclaré que l’Afrique « risque de devenir une nouvelle colonie chinoise » ?

A.T.: L’Afrique se classe aujourd’hui comme le continent le plus dépendant de la Chine, devant l’Amérique latine. Elle affiche un déficit commercial important vis-à-vis de l’Empire du milieu, lequel s’est aggravé par la chute des prix des matières premières. Le gouvernement de Pékin est le plus grand bailleur en comparaison avec tous les autres pays. Plus d’un sixième de tous les prêts en Afrique proviennent du géant asiatique, lesquels sont souvent octroyés sans condition particulière et sans regarder à la bonne gouvernance, ni à la bonne gestion des comptes du pays receveur. Ces éléments démontrent bien que l’influence politique et économique est là et que l’Europe a été reléguée au second plan.

Cette relégation n’est-elle pas imputable aussi à un désintéressement de l’UE ?

A.T. :Il faut admettre que nous avons oublié ces dernières années que l’Afrique représente un partenaire et un interlocuteur des plus importants.Il est temps que nous changions cette donne en adoptant une nouvelle approche envers ce continent.

Laquelle?

A.T. : D’abord, il faut regarder l’Afrique avec des lunettes africaines, pas avec des lunettes européennes. D’un côté, vous avez une Afrique où des pays ont décidé d’adopter des politiques qui leur permettront de gagner en valeur ajoutée. Dans le domaine de l’énergie par exemple, certains Etats ont compris, qu’au-delà de l’extraction, la transformation des matières premières est essentielle. C’est la voie choisie par la Côte d’Ivoire, l’une des économies africaines les plus fortes. Toutefois, ce continent faitaussi face à d’énormes défisliés, par exemple, aux changements climatiques où le désert détruit l’agriculture, au terrorisme lié à BokoHaram, etc.Pour que nous puissions aider l’Afrique à surmonter ces challenges,notre démarche doit s’adapter en devenant plus concrète et plus axée sur des investissements massifs.

Vous parlez de votre « Plan Marshall » pour l’Afrique ?

A.T. : Exactement, il faut passer des 4 milliards octroyés au fonds de développement durable à 40 milliards. Le premier chiffre évoqué crée un effet de levier de 40 milliards, ce qui est nettement insuffisant pour faire face aux défis titanesques du continent africain. Dans un avenir proche, l’explosion démographique verra la population africaine, relativement jeune, s’élevée à 2,5 milliards d’habitants d’ici 2050,  à 4 ,4 milliards en 2100 ! L’Afrique devra créer plusieurs millions d’emplois pour absorber les nouveaux arrivants sur le marché du travail. La seule façon de donner de l’espoir à ces jeunes est de créer des emplois sur le continent. L’augmentation à 40 milliards permettra un effet de levier de 400 milliards.

1. Le « Brexit » amputera à certain niveau le budget futur de l’UE lié au développement. Où trouverez-vous votre financement? Allez-vous demander plus d’efforts aux Etats membres restant dans l’UE ?

A.T. : Nous ne pouvons pas demander plus d’argent aux Etats membres ou aux citoyens européens pour qu’ils contribuent à cette augmentation. Vous avez d’autres moyens pour y parvenir. Par exemple, la création d’une taxe sur les grands groupes présents en Europe, tels qu’Amazon ou Google. Ils gagnent beaucoup et paient peu d’impôt. La presse italienne a mentionné récemment que les « gens du web » ont économisé 69 milliards d’euros en impôt en 5 ans sur le vieux continent. Voilà une manne financière qui pourrait aider à la réalisation du financement.

Quelle stratégie comptez-vous mettre en place pour créer l’effet de levier désiré?

A.T. : Il faut effectuer des investissements dans les secteurs porteurs. Bien que les contextes changent selon les régions et les pays, il existe un potentiel inexploité en Afrique dans des domaines tels que l’agriculture, l’énergie, y compris l’énergie renouvelable, le tourisme, l’économie bleu et, surtout,  dans la banque mobile et les technologies car une véritable révolution technologique gagne ce continent.De plus, il faut inciter les entreprises à investir sur le continent, à travers une diplomatie économique européenne, qui apportera le savoir-faire et le transfert des technologies qui permettra l’industrialisation et la diversification des économies africaines, lequel représente un enjeu crucial pour l’avenir africain.

1. Mais, il n’y a pas que l’UE qui a l’intention de mener une telle diplomatie économique. D’autres géants asiatiques le font aussi. Pourquoi l’Afrique aurait-elle plus intérêt à coopérer avec le vieux continent plutôt qu’un partenaire issu de l’Extrême orient ?

A.T. :La Chine a récemment lancé son projet d’une « nouvelle Route de la soie.» Toutefois, savez-vous que seulun Président africain, le kényan Uhuru Kenyatta, était présent lorsque le gouvernement de Pékin dévoilait sa nouvelle politique ? C’est pour cette raison que nous devons agir également au-delà des investissements indiqués. Nous devons remettre le partenariat Afrique – UE au centre du débat et de notre agenda, comme nous le ferons ce 22 novembre lors de la conférence organisée par l’institution que je préside à une semaine du Sommet à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Il est temps que nous envoyions un signal politique fort à nos partenaires africains.

En ayant un sommet UE-UA tous les trois ans ?

A.T. : C’est trop peu à mon avis pour construire un partenariat privilégie. Ceux-ci doivent être plus fréquent car l’Afrique et l’Europe possède un destin commun, des liens historiques, religieux et linguistiques forts. Il appartient à nous de mettre à nouveau ces éléments en avant dans un cadre économique gagnant-gagnant.

Antonio Tajani (à gauche) dans son bureau à Strasbourg avec Szymon Jagiello de Forbes Afrique.
Antonio Tajani (à gauche) dans son bureau à Strasbourg avec Szymon Jagiello de Forbes Afrique.

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