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Portrait

Aissa Dione, la reine du tissu africain

Par Par Nadia Mensah-Acogny le 16 Février 2016


Reconnue pour son travail par la presse internationale et les plus grands professionnels du design et de la décoration d’intérieur, primée à plusieurs reprises pour sa créativité et sa passion, Aissa Dione est à la fois une artiste et un entrepreneur de terrain qui rencontre un franc succès.



crédits : Aissa Dione Tissus
crédits : Aissa Dione Tissus
Il était une fois Aissa Dione, Franco-sénégalaise, designer et artiste formée aux Beaux-Arts à Paris. Elle incarne deux cultures qu’elle cherche à marier. Ses études lui permettent de vivre de sa production de tableaux. Elle s’intéresse aussi à l’artisanat, avant d’être atteinte par une incurable passion pour le pagne tissé, très prisé des femmes sénégalaises. « La fabrication de ces pagnes est un savoir-faire ancestral commun aux peuples d’Afrique de l’Ouest. Au Sénégal, c’est la spécialité des Manjacks de Casamance », explique-t-elle. Un métier d’hommes. Aissa décide de le faire sien et y consacre sa vie depuis vingt-sept ans. En 1985, constatant que le savoir-faire se perd et que ce produit magnifique reste méconnu hors des marchés locaux, elle apprend à le fabriquer elle-même auprès du tisserand de sa grand-mère, puis crée un atelier avec un groupe de tisserands manjacks. Ensemble, ils s’attachent à faire passer la largeur du métier à tisser traditionnel de 15 à 90 cm. Viendront plus tard la construction de métiers en 140 cm et l’acquisition de quelques anciens métiers mécaniques. Première victoire.

Développer la filière textile

Aissa explore divers types de teintures et élabore une palette riche et variée. Elle sélectionne son coton et y ajoute du raphia, de l’abaca et d’autres fibres. Elle met son talent de designer à l’œuvre et revisite les motifs traditionnels. Aissa Dione Tissus (ADT) naît en 1992, avec pour ambition première de se positionner dans le développement de la filière textile au Sénégal et d’encourager la pérennisation d’un savoir-faire traditionnel en péril. Très tôt, ADT se concentre sur les procédés de transformation du coton, créant une très longue chaîne de valeurs ajoutées sur la matière première de base. Aissa dessine du mobilier qui marie ses tissus à de belles essences de bois. Son showroom avenue Sarraut à Dakar attire la clientèle locale et expatriée. Sa collection de tissus destinés à l’ameublement, à la décoration et à la petite maroquinerie arbore des noms évocateurs : Oubangui, Sahara, Ferlo, Bakel, Gao ou Peignes. C’est le début d’une merveilleuse aventure faite de nombreux voyages, de belles rencontres et de réalisations magnifiques. « J’ai eu l’insigne honneur de collaborer avec de prestigieuses maisons telles que Moroso ou Hermès et de réaliser des textiles sur mesure pour Serge Lutens et Andrée Putman », raconte-t-elle. Les plus grands décorateurs d’intérieur au monde s’arrachent ses tissus pour leurs projets en Europe, aux Etats-Unis, en Afrique du Sud : Christian Liaigre, Jacques Grange, David Champion, Fendi Casa, etc.

Aissa expose à Tokyo, à Zurich, à Paris, au SIAO de Ouagadougou, chez Takiyama à New York, à la galerie Mam à Douala… Elle fait le tour du monde avec ses tissus. Les commandes pleuvent. On retrouve ses pagnes tissés revêtant fauteuils et canapés, ou sous forme de coussins, de plaids et de rideaux. Ils habillent des demeures, des restaurants, des yachts et des hôtels. Mélanges de coton et raphia, de tissage et broderie, ils sont vendus dans des boutiques de Paris, New York, Tokyo ou Londres. Fin 2013, c’est au Bon Marché à Paris qu’elle monte un « pop-up shop ». La constance dans la qualité est reconnue et appréciée. Ses tissus ont une élégance naturelle, une noblesse sans ostentation. Ce sont de véritables bijoux.
crédits : Aissa Dione Tissus
crédits : Aissa Dione Tissus

Dépasser les difficultés

Aujourd’hui, l’entreprise compte une centaine d’employés, en grande partie spécialisés dans le tissage, mais aussi la menuiserie, la sculpture sur bois, la confection et la broderie. Fidèle à ses valeurs, elle œuvre pour la valorisation du coton, des savoir-faire locaux, et une génération de nouveaux produits textiles qui puissent représenter une alternative aux produits importés dans un domaine peu exploité jusque-là en Afrique de l’Ouest, l’ameublement et la décoration. Cherchant toujours à relier art, artisanat et industrie, elle est également très engagée dans la promotion de l’art africain contemporain : Aissa Dione Tissus dispose de sa propre galerie et a participé à plusieurs projets en Afrique de l’Ouest, dont la Biennale des arts de Dakar. Mais la success-story ne s’est pas faite sans heurts ni douleurs. « L’adaptation aux normes fiscales et sociales du pays a été une vraie difficulté, mais il fallait y faire face pour entrer dans l’économie de marché. A ce jour, j’ai investi 800 000 euros dans ADT, sans faire de profits. Les ressources sont restreintes, l’accompagnement de l’entreprise par les banques reste compliqué. Et j’ai connu de nombreuses trahisons, tant de mes collaborateurs que de mes agents », précise Aissa Dione. De 2008 à 2012, entre bonnes et mauvaises années, le chiffre d’affaires d’ADT oscille entre 200 millions et 500 millions d’euros. « La passion, le travail et la persévérance sont mes compagnons de route », dit-elle.

Aissa avance résolument. « Il ne s’agit pas simplement de création et de design, ni de décoration et de glamour. C’est la filière coton et l’industrie textile en Afrique qui sont en jeu. Lorsque je me suis retrouvée avec une grosse commande à exécuter en pleine pénurie de coton au Sénégal, il m’a fallu en trouver de toute urgence ailleurs. Je me suis envolée pour l’Egypte, où j’ai pu m’approvisionner en coton de très belle qualité. » Du coup, elle a un nouveau cheval de bataille. Comment promouvoir les textiles made in Africa et satisfaire les commandes si la production locale de coton n’est pas assurée ? Comment maintenir les emplois si la matière première manque ou coûte trop cher ? Aissa a choisi ce thème pour son TEDx Talk à Dakar en 2013. Elle y explique l’immense paradoxe de l’industrie textile basée sur l’impression de wax en Afrique de l’Ouest. Florissante entre 1970 et 1990, elle décline, privée de la matière première nécessaire à la suite de l’exportation de la quasi-totalité de la production de coton vers le marché mondial, et entraîne la disparition progressive des filatures et la lente agonie des tisserands qui viennent grossir les rangs des chômeurs. « Tandis que l’Afrique de l’Ouest produit des tonnes de coton de très grande qualité, on n’y trouve plus de coton transformé », souligne Aissa, qui a réfléchi aux mesures à proposer aux Etats pour sortir de cette ornière.

Une ligne bio

Artiste à l’écoute de son temps, elle travaille en symbiose avec son époque, et perçoit très tôt la tendance écologique dans la décoration. Elle effectue depuis quatre ans un travail de recherche sur la transformation du coton biologique, en collaboration assidue avec la communauté rurale de Koussanar, au sud du Sénégal, et avec des teinturiers naturels. Résultat : une ligne bio tissée à partir d’un coton cultivé en Casamance, de raphia naturel issu des palmiers, de kénaf aux longues fibres importé du Mali et du Burkina Faso. La teinture est à base de boue ramassée au fond d’un lac à Mboro, à 100 km de Dakar. Les couleurs sont obtenues grâce à des plantes locales telles que le cajou, le ngagne ou le neem. La collection est épurée, douce, légère, dans des camaïeux de beige, de gris et d’indigo. Encore une victoire. L’Occident s’enflamme pour ce nouveau chef-d’œuvre, particulièrement les Anglo-saxons et les Allemands. Les Japonais adorent. Dans la foulée, Aissa se lance dans le voile tissé en grande largeur. Elle déménage tous ses ateliers de la zone franche de Dakar dans un ancien hangar de style colonial qu’elle a fait rénover à Thiès.

Mais Aissa travaille déjà sur d’autres projets : « Je m’occupe de la décoration d’un hôtel de 50 chambres à Paris. C’est une première ! Tout sera made in Senegal. Elle prête sa maison et ses tissus à Omar Victor Diop, photographe sénégalais et coqueluche des magazines de mode, pour un shooting avec Solange Knowles, la sœur de Beyoncé. Elle prépare une grosse commande de tissus pour Londres. Elle rayonne en Afrique, où sa clientèle grandit. Création de tissus inspirés des tissages locaux au Togo et au Burkina Faso, décoration d’une boutique de luxe au Nigeria, collaboration avec les hôtels Onomo, opportunités au Bénin et au Mali… Aissa Dione ne chôme pas. Elle a toujours quelque chose d’excitant et de nouveau à partager. Son enthousiasme est contagieux, son talent impressionnant et sa simplicité déroutante. Cette maîtresse femme, mère et grand-mère, a fait le pari d’être chef d’entreprise dans un secteur aux perspectives compromises et dans un pays à l’économie fragile. Elle a eu le culot de réussir, non pas grâce à un chiffre d’affaires spectaculaire, mais grâce à son exceptionnelle longévité sur le marché et à l’extraordinaire impact qu’elle a eu sur son secteur d’activité au Sénégal, en Afrique et dans le monde. Et aux 100 emplois formels créés qui font sa fierté


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