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Afrique anglophone vs Afrique francophone

Par Par Myriam Dubertrand le 15 Février 2016

Où vaut-il mieux être manager ou entrepreneur en Afrique : plutôt dans la zone anglophone ou dans la partie francophone ? Cette dernière serait-elle, comme on l’entend souvent, synonyme de décrochage, alors qu’Afrique anglophone rimerait avec décollage ? Pas si simple.



crédits : Getty images
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Les faits sont là : l’indice de développement humain 2013 publié par le Programme des Nations unies pour le développement, qui prend en compte des éléments tels que l’éducation, le niveau de vie ou la santé, révèle que parmi les six Etats les plus mal classés (sur 187), cinq sont des pays d’Afrique francophone : le Burkina Faso, le Mali, le Tchad, la République démocratique du Congo et le Niger, qui ferme la marche. Une chose est sûre, le poids de l’Afrique anglophone est supérieur à celui de l’Afrique francophone avec un rapport démographique triple : 898 milliards de dollars de PIB pour une population de plus de 480 millions, face à un PIB de 163 milliards de dollars pour quelque 170 millions d’habitants.

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Comparer les pays africains est un exercice délicat. Et pour cause. Il faut tenir compte de l’hétérogénéité en termes géographiques et historiques, en termes de dotation en matières premières – les richesses naturelles, hydrocarbures notamment, sont davantage du côté des pays anglophones (Nigeria, Ghana, Sierra Leone). Ces derniers sont également plus irrigués par des capitaux internationaux et ils font preuve d’une plus grande stabilité politique.

Les héritages de la colonisation sont aussi clairement différents. « Les pays d’Afrique anglophone ont été mieux préparés à prendre leur élan au moment de la décolonisation, notamment en matière de gestion des affaires publiques ou d’éducation », note Paul Mercier, directeur de Michael Page Africa, cabinet de recrutement de cadres et de dirigeants. Conséquence : « Le monde anglo-saxon est plus sécurisant pour les entreprises du fait de son système administratif, éducatif et de gouvernement. Les bases sont solides. » En outre, « à l’origine, le système éducatif en Afrique francophone a été conçu pour former des fonctionnaires », rappelle Paul Mercier. D’autre part, le droit anglo-saxon, plus souple et plus pragmatique, bref plus business-friendly, est également plus séduisant pour les investisseurs. « Globalement, la France a fait un copier-coller de son système, alors que les anglophones ont, pour gouverner, appliqué la loi indirecte, en gardant des structures locales », note Jacques Manlay, président de la commission Afrique anglophone au Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN).

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D’autre part, les pays francophones restent biberonnés par la France, alors que les liens commerciaux des pays anglophones sont nettement plus diversifiés.

Des nuances à prendre en compte

L’esprit d’entreprise serait-il plus du côté anglophone ? Rappelons que c’est au Kenya qu’est né le mobile banking et que le Nigeria a mis en place le visa électronique. « On retrouve plus de mentalités d’entrepreneur côté anglophone, constate Jacques Manlay, qui a vécu au Nigeria durant huit ans. Le côté francophone est plus timide. »

Jean-Michel Lobet, spécialiste du développement du secteur privé à la Banque mondiale et coauteur du rapport Doing Business 2014, dont la onzième édition a été rendue publique le 29 octobre dernier, se montre plus nuancé : « Les pays de l’Afrique de l’Est réforment plus rapidement que ceux de l’Ouest, mais ces derniers s’y mettent. La Côte d’Ivoire est l’un des pays les plus réformateurs au monde. » Bref, la meilleure performance des pays anglophones tiendrait au fait qu’ils ont réformé plus tôt et davantage. Aujourd’hui, un vent de changement souffle globalement sur l’Afrique, même si le climat des affaires reste complexe et difficile. Illustration : alors qu’il y a dix ans, seul un tiers des gouvernements mettaient en place des réformes impactant les entreprises, les deux tiers sont désormais dans ce cas. Le Rwanda est le pays africain qui a le plus progressé en dix ans. Il est, cette année, au 32e rang mondial du classement Doing Business. « Par exemple, il faut seulement deux jours pour monter sa société à Kigali, soit le même délai qu’à New York », précise Jean-Michel Lobet. 

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Langue et culture

Reste la question de la langue. « Les pays anglophones sont mieux armés pour la mondialisation, estime Jacques Manlay, car, qu’on le veuille ou non, l’anglais domine le monde. » Paul Mercier voit pourtant un atout à jouer pour les cadres et dirigeants francophones : « Ils maîtrisent l’anglais, alors que leurs homologues anglophones ne maîtrisent pas le français. Je vois là une vraie chance pour les cadres francophones, qui peuvent contribuer à la croissance de l’Afrique anglophone, alors que l’inverse n’est pas vrai. » Un point de vue partagé par Julien Verspieren, partner du cabinet de recrutement Fed Africa, qui tempère cependant : « La maîtrise de la langue anglaise n’est pas toujours un critère suffisant pour intégrer les entreprises anglophones. Un vrai plus est une expérience dans l’une de ces entreprises, afin d’acquérir notamment leur culture du reporting. Au-delà de la langue, c’est une question de culture. » Autres spécificités en matière de vie professionnelle : « En Afrique anglophone, les carrières sont plus ouvertes. La formation initiale est moins déterminante, note Paul Mercier. Et l’africanisation des dirigeants s’est faite de façon plus tardive en Afrique francophone, à cause du retard du système éducatif. »

Trouver une nouvelle approche

Et demain ? Jacques Manlay se montre plutôt réservé : « L’Afrique francophone va progresser, mais l’écart va se creuser avec la mondialisation. C’est un fait : l’Afrique anglophone est mieux placée dans la course. Cependant, les trajectoires de développement ne sont jamais linéaires. » Afin d’inscrire l’ensemble du continent dans une dynamique de croissance, ne faudrait-il pas tenter d’aller au-delà de la dualité francophones versus anglophones ? Pourquoi ne pas tenter une approche « best practice », afin d’appliquer chez soi ce qui marche chez les autres ? Bonne nouvelle : « Nous notons dans notre étude que les échanges interpays sont de plus en plus actifs », se réjouit Jean-Michel Lobet. Le rôle de la diaspora sera, à cet égard, crucial : les Africains de l’étranger n’investissent plus uniquement dans leur pays d’origine, ils sont désormais plus mobiles.
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