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Victor Ndiaye, l’homme qui a la formule secrète de l’émergence

Par MICHEL LOBÉ EWANÉ le 3 Juillet 2017


Victor Ndiaye a créé en 1995 Performances Group, le premier cabinet de conseil d’Afrique francophone, qui s’est imposé comme une institution de référence pour accompagner les Etats africains dans leur trajectoire vers l’émergence.



Victor Ndiaye, PDG du cabinet de conseil Performances Group, à la seconde édition de la conférence internationale sur l'émergence de l'Afrique (tenue du 28 au 30 mars 2017, à Abidjan).
Victor Ndiaye, PDG du cabinet de conseil Performances Group, à la seconde édition de la conférence internationale sur l'émergence de l'Afrique (tenue du 28 au 30 mars 2017, à Abidjan).
Si les parents de Victor Ndiaye n’ont pas été à l’école, lui, sera un élève durant de nombreuses années. Brillant sujet, il sera toujours premier de sa classe. Il sera également un sportif de haut niveau. Passionné de ping-pong, il est plusieurs fois champion du Sénégal.  «C’est grâce au ping-pong que j’ai commencé à voyager hors du Sénégal », raconte-t-il. Mais, un jour, un de mes oncles a dit à mon père “de m’interdire de continuer à jouer sinon je serais tenté d’arrêter l’école”. Pour rassurer mon père, je me suis engagé à arrêter de jouer si je n’étais plus premier de la classe». Evidemment, le bonhomme a continué à glaner les premières places et les médailles. Puis les «portes» de la Grande-Bretagne se sont ouvertes à lui grâce à un concours organisé par une fondation britannique, appartenant à lord Mountbatten – vice-roi de l’Inde britannique, puis gouverneur de l’Inde. Après la classe de seconde, l’adolescent est sélectionné à la suite d’une « interview» que l’on soumettait aux élèves les plus brillants. Il passe ainsi ses années de première et de terminale au pays de Galles. « C’était les années 1979/1980, se souvient-il. J’étais boursier, mais beaucoup d’élèves étaient des fils de familles riches. L’idée de lord Mountbatten était de réunir les meilleurs élèves originaires de différents pays et communautés, pour contribuer à faire progresser la paix et la concorde dans le monde. Il y avait des Juifs, des Palestiniens. Pourtant la paix ne règne toujours pas dans cette partie du monde », commente-t-il… « Nous recevions régulièrement la visite du prince Charles, arrière-petit-neveu de lord Mountbatten. Il nous emmenait visiter Buckingham Palace », se rappelle Victor Ndiaye. Le jeune homme passe ensuite par le prestigieux lycée français Louis le Grand, puis entre à la non moins glorieuse école des Hautes études commerciales (HEC). Il poursuit son cursus à Berkeley (université de Californie aux Etats-Unis) puis à Cologne, en Allemagne. Bref, un parcours universitaire brillant qui lui ouvre les portes d’une multinationale du conseil, Cap Gemini, à Paris.

Performances Group

L’idée de créer Performances Group, société de conseil, lui vient très vite, alors même que les conditions pour se lancer en Afrique étaient hasardeuses. « Beaucoup d’amis à qui j’avais parlé de mon projet ne cachaient pas leur scepticisme. J’ai ouvert le cabinet à Paris. Nous n’y sommes restés seulement deux mois. On a tout de suite déménagé à Dakar. La réalité était qu’il n’y avait pas de marché de conseil en Afrique. Pour les Etats africains, les partenaires institutionnels du développement – AFD à Paris, Banque mondiale et FMI à Washington – étaient ceux qui financaient les missions de conseil.»

Performances choisit de se positionner comme un cabinet de conseil en management classique. Il approche les entreprises en leur proposant de les aider dans la définition de leur stratégie. Le premier client, aujourd’hui référence historique du groupe, est Sonatel, l’opérateur sénégalais de téléphonie, leader en Afrique de l’Ouest. A l’époque dirigé parCheikh Tidiane Mbaye, Sonatel avait besoin d’un plan stratégique. Nous sommes alors en 1995, premières années de la téléphonie mobile en Afrique. « L’ambition, raconte Victor Ndiaye, était de passer de 30 à 40 milliards de francs CFA de chiffre d’affaires à 100 à 120 milliards et dépasser les Industries chimiques du Sénégal (ICS) – alors la première entreprise du pays. En 2016, Sonatel a réalisé un chiffre d’affaires de 960 milliards de francs CFA, soit plus de vingt fois le chiffre d’affaires de l’époque…». L’histoire avec Sonatel, société qui a connu une des plus spectaculaires success story sur le continent, a été fondatrice pour Performances Group. « Dès le début, nous avons travaillé sur ce qu’étaient les tendances possibles de l’évolution du marché, explique Victor Ndiaye. Nous avons segmenté les différents marchés : le fixe, le mobile, les données numériques (data). Une étude réalisée par une société de la place évaluait à 6000 le nombre de personnes que le mobile allait conquérir. Un chiffre qui a été dépassé en l’espace d’une semaine ! » Performances envisage dans sa stratégie plusieurs scénarios, un de ceux-là prévoyait l’explosion du marché du téléphone portable. « Cela nous semblait un scénario un peu extrême, avoue le Sénégalais. Mais nous avions aussi prévu un scénario intermédiaire. Pourtant, nous nous sommes vite rendu compte qu’on s’orientait vers le scénario extrême. Ce qui nous a permis d’envisager une stratégie qui ne reposerait pas que sur le fixe, et qui prendrait en compte aussi bien le développement du mobile et des données numériques (data).

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Et puis nous avons défini une stratégie qui n’était pas que nationale. Nous envisagions Sonatel comme un champion régional !». Pour Victor Ndiaye, « un des mérites de la direction générale [de Sonatel] a été de faire de cette société un îlot d’excellence tout en restant dans la sphère publique et, ce, en gérant l’Etat actionnaire avec subtilité. Cheikh Tidiane Mbaye, dont le père était juge à la Cour suprême, entretenait d’excellentes relations avec le président de la République de l’époque, Abdou Diouf. Il a su jouer de ses relations en gardant le Président parfaitement informé des enjeux stratégiques de la société. Il lui a fait comprendre que celle-ci courrait des risques si elle restait totalement étatique et a réussi à le convaincre qu’il fallait ouvrir le capital.

Expansion

Le cabinet estime que le développement de l’Afrique viendra, en grande partie, de la capacité des entreprises africaines leaders nationales à suivre un chemin similaire à celui de la Sonatel. Les équipes de Victor Ndiaye accompagnent actuellement dans cette même logique le groupe bancaire panafricain Orabank, depuis son siège de Lomé. C’est à cette époque que France Télécom (Orange, aujourd’hui) entre dans le capital de Sonatel. L’idée était que ce partenaire tienne l’Etat à distance. L’une des grandes réussites de l’opérateur sénégalais fut son développement régional – une des directions envisagées par le plan stratégique élaboré par Performances Group. « Le seul levier pour grandir, s’appelait le développement régional, pensions-nous », avoue Victor Ndiaye. « Si nous sommes restés le cabinet-conseil de Sonatel jusqu’à aujourd’hui, cela tient à la légitimité que nous avons gagnée dès le début. Nous avons apporté des grilles d’analyse et des scenarios qui ont donné des résultats, parce que les gens de Sonatel ont su prafaitement dérouler la stratégie qui convenait. » Performances Group a d’autres succès à son actif et d’autres challenges à relever. Le cabinet va ainsi conseiller l’Union économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest (l’Uémoa), l’organisation d’intégration sous-régionale, pour sa stratégie d’industrialisation. Elle l’accompagnera notamment dans l’élaboration des politiques sectorielles : par exemple, le plan de développement de la filière coton. Avec la Banque mondiale, elle élabore des études pour l’appui au secteur privé, la stratégie de croissance. Elle est aussi impliquée dans des missions auprès des entreprises comme les ICS (Industries chimiques du Sénégal) ou dans le secteur privé, avec un acteur comme Sedima, leader sénégalais de l’aviculture, dont le fondateur est Babacar Ngom, « le roi du poulet ». « Sedima était à l’époque une grosse PME, explique Victor Ndiaye. Nous lui avons élaboré un plan stratégique qui montrait qu’il fallait se diversifier et intégrer la filière avicole. Nous lui avons ainsi conseillé de miser sur les oeufs, en investissant sur des couveuses. La filière œufs a explosé et l’entreprise est devenue leader du marché.» Mais le segment des PME africaines familiales n’est pas la cible privilégiée de Performances Group. Rares sont les dirigeants de ces PME à être prêts à débourser le montant nécessaire à un plan stratégique (compter au minimum 30 millions de FCFA). Le cabinet Performances compte aussi parmi ses réussites, celle d’avoir accompagné l’Union africaine dans l’élaboration et la mise en oeuvre du plan stratégique qui a permis de créer sa Commission_; à l’époque, Alpha Oumar Konaré en était le premier président. Pour Victor Ndiaye « ce fut un grand tournant dans la vie de l’institution. Nous avons travaillé à dessiner la vision à long terme de l’Union africaine, affirme-t-il. Konaré nous a demandé de l’accompagner dans la transformation de l’organisation. Nous l’avons aidé à structurer la Commission, son exécutif, et à mettre en place une organisation plus solide. Nous avons mis en place des formations pour renforcer les capacités du personnel, de même qu’un système de gestion des savoirs.»

Victor Ndiaye, l’homme qui a la formule secrète de l’émergence

Conseiller des Etats

Autre institution que Performances Group a conseillée : la Communauté économique de l’Afrique centrale (Cemac), sous la présidence du Président équato-guinéen, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo. Performances Group s’est aussi distingué ces dernières années en accompagnant des Etats africains dans leur trajectoire vers l’émergence. Et, à l’occasion de la 2e conférence internationale sur l’émergence de l’Afrique, qui s’est tenue en mars dernier à Abidjan, le groupe de Victor Ndiaye a publié une étude intitulée « Emerging Africa Insights».

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Sur la base d’une expérience de plus vingt ans d’accompagnement sur le terrain des Etats africains, le cabinet a élaboré un cadre conceptuel. Celui-ci explique la dynamique d’émergence des pays à travers des indicateurs sur la période 2005-2015. Les rédacteurs de l’étude font le constat que « la question de l’émergence s’impose comme un sujet d’actualité. Cette évolution, soutiennent-ils, marque un tournant positif : face au défi d’améliorer le niveau de vie de leurs populations, de nombreux pays ont souhaité s’insérer dans une démarche plus volontariste et ambitieuse, à travers des plans “émergence”, reléguant au passé des plans de réduction de la pauvreté ou d’ajustement structurel.» L’expérience avec le Gabon a permis à Performances Group de matérialiser sur le terrain politique cette ambition d’accompagner des pays africains dans leur « trajectoire vers l’émergence», pour reprendre la terminologie du document.

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L’histoire de la mise en relation entre le Président Ali Bongo et le PDG de Performances est à cet égard symptomatique. « Nous avions eu l’opportunité au milieu des années 2000 de mener une réflexion stratégique approfondie sur les économies de l’Afrique Centrale, qui proposait une vision d’avenir ambitieuse, à la hauteur du potentiel de cette région, et indiquait des pistes concrètes de diversification, raconte ce dernier. Et nous avons eu en 2009 le plaisir de constater que la vision du nouveau Président élu du Gabon, non seulement épousait parfaitement cette vision régionale, mais que ce nouveau Président incarnait le renouveau et le dynamisme susceptibles de contribuer à l’impulsion dont la sous-région avait besoin. En 2009, le Président Ali Bongo était jeune, mais il avait déjà un long passé d’engagement politique, qui lui avait permis de vivre de l’intérieur les maux qui bloquaient son pays et de se construire une vision d’avenir forte et une trajectoire différente pour le Gabon. Et, une fois élu, il a engagé les réformes avec un volontarisme impressionnant.

Culture de l’émergence

Mais le changement n’est nulle part un long fleuve tranquille. Car, si Ali Bongo veut aller vite dans les réformes, la machine administrative et gouvernementale a du mal à suivre. « La volonté de changement a été portée par un homme, mais beaucoup de cadres nationaux n’ont pas adhéré à la manière de faire. Le leader doit dès lors contrôler de très près les processus opérationnels et budgétaires de l’Etat, pour s’assurer que la stratégie se matérialise dans les choix et arbitrages du gouvernement et de l’administration », explique Emmanuel Leroueil, associé au sein de Performances Group. Victor Ndiaye veut pour sa part croire que le « Président Ali a initié une transformation profonde du Gabon ».  La leçon de cette expérience gabonaise, qui se poursuit aujourd’hui, peut être résumée par ce que Performances appelle dans « Emerging Africa Insights », la « culture de l’émergence », qui est « le premier fondement de l’émergence, sans doute le plus fondamental ». Il s’agit «d’une vision partagée souvent à un moment de l’histoire d’une nation, d’un leadership éclairé_; des institutions fortes capables de prévenir des dérives_; des citoyens actifs dans leurs droits et devoirs…». Un pari, on le voit, loin d’être gagné !

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