L'éditorial de Steve Forbes

Un scandale ruineux et sanglant

le 5 Juillet 2017


Le président Trump a nommé Jared Kushner à la tête d’un nouveau bureau de la Maison-Blanche baptisé Office
of American Innovation, dont la mission est de renforcer l’efficacité de l’action et des services du gouvernement. Sa tâche la plus épineuse consistera à repenser le processus d’acquisition des équipements de défense du département de la Défense, un mécanisme affreusement sclérosé qui a coûté, en vain, la vie à des milliers de militaires américains, hommes et femmes, et a littéralement englouti des centaines de milliards de dollars.



Nous ne pouvons laisser perdurer cette infamie

En 2010, le magazine The Economist déclarait’: «• Le coût démesurément exorbitant de l’armement, un problème tenace, atteint des proportions inouïes. •» Hélas, pareilles mises en garde, lancées à multiples reprises auparavant, l’ont été maintes fois depuis•! Le président Trump a l’occasion de réussir là où chaque Commandant en chef et chaque secrétaire d’Etat à la Défense a échoué depuis la Seconde Guerre mondiale’: réformer cet infâme fléau.
    Jamais depuis les années 1980 et la présidence de Ronald Reagan les besoins en renforcement de notre armée n’avaient été aussi pressants. Nos services sont en sous-e‰ffectif. Nos équipements existants ont cruellement besoin d’être réparés et rénovés. Les Etats-Unis doivent investir dans de nouveaux équipements, logiciels et armes pour mener à bien une tâche cruciale’: tenir à distance les oppresseurs de la planète et résoudre les défis qui se posent à l’ère du cyberespace, des systèmes automatisés et de la robotique. La marine à elle seule aurait besoin de 80 ’navires supplémentaires pour répondre aux obligations internationales du pays.
    Le budget militaire du gouvernement Trump pour l’exercice 2018, inférieur de 6’% aux dépenses de 2012, ne su€ra même pas à couvrir la maintenance de nos équipements et de notre armement actuels.
    La refonte du processus de développement de nouveaux avions, navires, armes et autres ne relève désormais plus d’une question discrétionnaire. Le présent cadre procédural ne laisse aucune marge de manoeuvre pour financer les mesures requises. L’ampleur de la tâche est étourdissante. Le Pentagone compte plus d’un million d’employés administratifs. A chaque étape de la création d’une nouvelle arme, il faut lever de redoutables obstacles paperassiers, qui prolongent le processus de plusieurs années. Ces courses d’obstacles abrutissantes et «•embourbantes•» sont détaillées dans la «•bible•» du département de la Défense, intitulée «•Operation of the Defense Acquisition System•». Pendant ce chapelet d’examens, des milliers d’ordres de modification sont transmis pour répondre aux besoins les plus récents et introduire de nouvelles «•améliorations•», ce que les détracteurs qualifient de «•dérive des objectifs•». Quiconque a déjà fait rénover sa maison sait combien les changements qui interviennent au cours d’un projet peuvent être onéreux et repousser les échéances.
     L’acquisition de 2•866 avions F-35 devait coûter autour de 233’Mds$. Dernière estimation en date’: 391’Mds pour une flotte réduite de 14’%. La révision du prix a suscité les foudres du président Trump. Lockheed, principal constructeur du F-35, soutient aujourd’hui que les coûts sont maîtrisés. Ce qui soulève la question suivante’: comment les dépenses ont-elles atteint des montants aussi vertigineux•? Les retards et les dépassements de coûts dans la construction de cet avion ne détonnent quasiment pas au royaume du Pentagone.
     Le processus d’acquisition atteint un tel niveau de rigidité que, par le passé, quelques responsables de la Défense ont parfois dû extirper de ce bourbier un programme qui y prenait la poussière pour répondre à un besoin urgent sur le théâtre des opérations militaires. C’est ce que fit le secrétaire à la Défense Robert Gates en 2007, afin de fournir des véhicules résistant aux explosions aux troupes déployées en Irak•; l’indolence de l’administration avait causé chez les Marines des centaines de morts que l’on aurait pu éviter.
     L’Histoire des Etats-Unis est émaillée d’exemples prouvant que le monstre bureaucratique militaire s’est cramponné à des armes défectueuses, ou, à l’évidence de moindre qualité que les  technologies de substitution. Pendant la guerre de Sécession, l’armée a refusé le fusil à répétition, lui préférant la version à un seul coup. Cette décision désastreuse a coûté la vie à des dizaines de milliers de soldats de l’Union.
    Une variante contemporaine et dévastatrice de cet exemple est le premier fusil d’assaut M16. Nombreux sont ceux qui avaient mis en garde contre ses défauts. Dans les premières années de la guerre du Vietnam, tous savaient que le M16 avait tendance à s’enrayer. Et pourtant, les o€fficiers du matériel d’artillerie de l’armée et le personnel administratif ont obstinément ignoré les plaintes, allant même jusqu’à truquer les essais techniques et condamnant ainsi nombre de soldats.
    Les porte-voix du Pentagone soutiennent que leur processus, qui n’est rien de moins qu’une épouvantable et interminable course d’obstacles, serait indispensable pour parer aux échecs. Or, dans les faits, de nombreux programmes d’armement ont viré au fiasco, un véritable gaspillage de temps et d’argent.
    Une fois un programme lancé, il est quasiment impossible de le suspendre, pour aussi défaillante que s’avère l’arme en question. Pourquoi•? Parce que les carrières sont liées aux armes, et que les personnes intéressées se battront bec et ongles pour poursuivre le programme, qu’il soit pertinent ou non –’les fonctionnaires, la branche concernée des forces armées, les prestataires de services, les groupes de pression et les membres du Congrès, qui, trop souvent, considèrent ce budget dévolu à la défense comme une manne pour servir leurs intérêts dans leurs districts et leurs Etats.
    La passation de contrats à prix coûtant majoré n’incite pas les prestataires à maîtriser les dépenses. Plus le prix est élevé, plus les profits sont juteux. Sans oublier, bien sûr, le secret de Polichinelle, l’indécente folie dépensière de fin d’année –’les directeurs se font reprendre s’ils ne dépensent pas leur budget jusqu’au dernier centime. Faire des économies, c’est risquer de voir son budget amputé l’année suivante.
    Le processus est encore plus esquinté par les réglementations complémentaires imposées par d’autres agences du gouvernement, telles que l’EPA et l’OSHA [Environmental Protection Agency, l’agence de protection de l’environnement•; Occupational Safety and Health Administration, l’agence pour la santé et la sécurité au travail].
    Ce n’est un secret pour personne•; la procédure d’acquisition adoptée par le Pentagone est un véritable théâtre des horreurs. Mais l’institution a tout de même sabordé toutes les tentatives de refonte profonde. Presque tous les secrétaires à la Défense ont cherché à engager une réforme à au moins une reprise. Les résultats se sont avérés lamentables. En 2005, une étude publiée par le groupe de réflexion RAND Corporation a recensé 63’réformes et conclu que leurs retombées globales avaient été insignifiantes. En 2013, le Wall Street Journal dévoilait qu’au moins 27’études majeures avaient été menées sur le processus d’achat d’équipements de défense ainsi que plus de 300’ études sérieuses par des spécialistes indépendants du gouvernement.
    Il s’agit de la sempiternelle rengaine gouvernementale’: les fonctionnaires nommés vont et viennent, les agents administratifs demeurent. Le problème se pose avec d’autant plus d’acuité en raison de son origine. Au sortir de la guerre, George Marshall, illustre général de la Seconde Guerre mondiale et prévôt de nos forces armées, avait décidé qu’en temps de paix, le corps des o€fficiers des Etats-Unis disposerait dorénavant d’eff‰ectifs renforcés, supérieurs au minimum requis. Notre armée disposerait ainsi à tout moment d’un groupe de meneurs d’hommes expérimentés, capables d’assurer en urgence la montée en puissance opérationnelle. Mais que faire lorsque aucune grande guerre ne sévit•?
   Confier aux offi€ciers le développement de systèmes d’armement. Là où un seul o€fficier su€rait à la tâche, a‰ffectons-en dix•! Le coup de collier le plus ambitieux et poussé visant à remanier de fond en comble le monstrueux processus de développement et d’acquisition du Pentagone a été mené en 2014 et 2015. Le Washington Post publiait en décembre dernier une chronique fascinante de cette initiative, livrée par Craig Whitlock et Bob Woodward. Son fer de lance, le «•Defense Business Board•», un comité consultatif fédéral composé de cadres d’entreprises, dont la mission est de «•présenter des recommandations solides, indépendantes et objectives […] sur les méthodes éprouvées ayant démontré leur e€fficacité, que le département [de la Défense] étudiera et pourra mettre en application•».
    Epaulé par une légion de consultants chevronnés du cabinet McKinsey & Company, le comité s’est livré à une plongée exploratoire inédite au plus profond des abysses du Pentagone, et a exhumé une profusion d’agences et de systèmes de données.
    La gabegie et la prodigieuse impéritie mises au jour par le comité ont laissé pantois jusqu’aux observateurs les plus désabusés. Réparer le gâchis administratif permettrait d’économiser au moins 125’ Mds$ sur cinq ans. Sans surprise, l’Empire a contreattaqué.
    Le Pentagone a fait tout son possible pour feindre que le rapport n’avait jamais existé, ou pour l’écarter au motif qu’il serait un postulat «•naïf•» et «•approximatif•». Une fois le sujet examiné sous tous ses aspects, un résumé de 77’pages a été publié sur un site du département de la Défense, pour être aussitôt supprimé.
    Témoignage de ce problème’: la bataille livrée contre le Pentagone par une entreprise vertueuse. Palantir, éditeur de logiciels, a conçu une plateforme de traitement des données qui fournirait aux troupes déployées sur le terrain à peu près tous les éléments dont elles ont besoin par le biais d’une tablette, allant des prévisions météo aux dernières informations en date du renseignement local. Son coût•? Autour de 100’ M$ par an. Ainsi que l’a brillamment expliqué Steven Brill dans un article publié par le magazine Fortune, l’armée ne voulait pas entendre parler [de la plateforme], lui «•préférant une version actualisée d’un système présentant de nombreuses failles, créé par une équipe de prestataires [historiques] de la défense […] à qui l’on doit une surenchère de surcoûts, et des factures de près de 6’ Mds$.•» Les troupes déployées détestent le modèle de l’armée et plébiscitent celui de Palantir (plusieurs commandants en poste ont débloqué des fonds discrétionnaires au niveau local pour s’équiper de la plateforme Palantir). Un colonel du corps des Marines a écrit’: «•Les Marines sont encore en vie aujourd’hui grâce aux capacités de ce système.•» Pourtant, le département de la Défense a engagé une croisade contre Palantir, recourant à tous les tours de passe-passe administratifs possibles pour empêcher l’éditeur de répondre à l’appel d’off‰res.
     Quelle tactique Jared Kushner et son équipe devraient-ils adopter•? Attaquer cette créature bureaucratique monstrueuse et destructrice sur deux fronts.
    Le premier’: déterrer le fameux rapport du «•Defense Business Board•». Nul besoin de réinventer la roue. Les conclusions de l’étude off‰rent toutes les pistes pour monter une attaque soutenue et homérique qui imposera la plus draconienne des réformes gouvernementales de l’Histoire des Etats- Unis.
    Le second’: prendre à coeur les enseignements de l’histoire du noeud gordien et mettre en oeuvre la proposition de Christopher Lehman, ancien responsable de la sécurité nationale sous le gouvernement de Ronald Reagan, présentée dans le Philadelphia Inquirer en janvier’: «•une simple disposition législative qui octroierait, pour une durée de cinq ans, au secrétaire à la Défense, ou à l’un des secrétaires des forces armées (armée de terre, marine de guerre, et armée de l’air), l’autorité de déroger à l’une ou à chacune des Federal Acquisition Regulations [règlements relatifs à la passation de marchés fédéraux]. Au lieu de cela, […] la loi autoriserait ce responsable à s’appuyer sur le droit commercial général pour acquérir des biens ou des services au moyen de fonds aff‰ectés par le Congrès. De la sorte, les tonnes de formalités et la pléthore d’obstacles administratifs seraient supprimées, l’on pourrait recourir aux contrats commerciaux, plus intelligibles, et épargner ainsi [au pays] des mois, des années, des décennies ou plus, d’atermoiements et des dépenses superflues•».


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