Rédigée le 16 Octobre 2015

Selma de mes angoisses

Je suis sorti de ce film supposé retracer la vie de Martin Luther King plein d'angoisses.


Chronique parue dans le n° 28 de Forbes Afrique
Chronique parue dans le n° 28 de Forbes Afrique
Le cinéma portraiture les grands hommes sous deux formes : le documentaire, qui est censé reproduire un portrait réel, et la représentation plus ou moins fictionnelle, romancée, où la personnalité est jouée par les acteurs. C’est cette deuxième forme qui transforme l’homme en mythe. Pourquoi a-t-il fallu si longtemps pour que ce héros des droits civiques des Noirs aux Etats-Unis, celui dont se réclame une belle élite noire comme compagnon (le pasteur médiatique Jesse Jackson ou le premier ambassadeur noir des Etats-Unis à l’ONU Andrew Young) ou comme modèle (le premier président américain noir Barack Obama), Prix Nobel de la Paix, homme à qui une journée fériée est consacrée, devienne un mythe hollywoodien􀀁? Et pourquoi Selma et pas son propre nom à l’affiche􀀁? Pourquoi a-t-il fallu attendre une quasi bleue Ava DuVernay pour réaliser un tel film􀀁? Pourquoi un scénariste inconnu, dont c’est le deuxième film􀀁? Je ne réussis pas non plus à me satisfaire de David Oyelowo, ce jeune acteur qui interprète MLK a, certes, la filmographie fournie, mais bien peu connue – d’origine africaine ( je m’en félicite) et britannique ( je jure que je n’ai rien contre les Britanniques). N’a-t-on pas trouvé acteur américain à la hauteur de l’événement􀀁? Comparons ce film à celui consacré à Malcolm X, l’autre pilier de la lutte pour les droits civiques. Pour celui-là, point de Nobel, aucune reconnaissance de la part de l’administration américaine. En 1992, Spike Lee lui consacre une fiction d’anthologie : vingt-deux ans avant Selma, son nom à l’affiche, des acteurs d’anthologie, dont l’inénarrable Denzel Washington dans le rôle principal. Spike Lee, certainement le plus grand réalisateur noir américain (21 longs métrages, 14 documentaires, des courts métrages, des téléfilms, des clips), plus que nul autre, il 
sait aborder les problématiques noires américaines avec une caméra inégalable, parfois très critique envers cette communauté (Do the right thing ou encore Jungle Fever). Voilà donc l’homme qui a portraituré Malcolm X le méchant, aux antipodes du réalisateur de Selma-Martin Luther King le gentil. 
Avec l’histoire de Martin Luther King et Malcolm X, l’on retrouve la dialectique du bon et du méchant dans les luttes de libération, que l’on voyait en littérature sous les traits d’Ariel et Caliban dans Une Tempête d’Aimé Césaire. Le dominant choisit bien sûr de négocier avec le gentil en traitant de tous les noms le méchant qui pose des bombes actives et/ou verbales. Mais à qui fera-t-on croire que le dominant est homme de dialogue􀀁? Ne sont-ce pas les bombes et la menace qui frappent à sa porte qui le font plier􀀁? Le dominant porte donc son choix sur le gentil. Mais le peuple, vers qui porte-t-il son choix 􀀁? Quelles sont les places respectives de Martin Luther King et de Malcolm X dans l’imaginaire noir américain􀀁? Les deux films qui représentent l’un et l’autre vous permettent-ils de vous faire une idée􀀁? Nous savons que le choix universel guidé par l’administration américaine, qui l’a par ailleurs bellement combattu, va sur le pasteur non violent. Mais retenons ceci : les choses ne sont jamais aussi simples qu’il y paraît. Pardonnez-moi de vous transmettre mes angoisses existentielles, mais comme dit un proverbe, que je viens d’inventer, quand l’aile du nez me démange, je la gratte même en public. Ceci n’enlève évidemment rien à la valeur du combat et de l’engagement de MLK. 

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