L'éditorial de Steve Forbes

Réflexions sur un sujet sensible

le 30 Novembre 2016




Numéro 40 Décembre-Janvier 2016-17
Numéro 40 Décembre-Janvier 2016-17
Les Etats-Unis sont une nation d’immigrants sans égale dans l’Histoire, l’unique pays né d’une volonté délibérée et non fondé sur les assises d’un illustre passé. Les individus s’y établirent non pas pour conquérir de nouveaux territoires au nom d’une mère patrie, mais pour rompre avec le passé et prendre un nouveau départ (à l’exception, bien évidemment, des Afro-Américains, amenés sous le joug de l’esclavage). Les Pères pèlerins s’installèrent à Plymouth pour fonder une communauté affranchie de la tyrannie anglaise. Cette émancipation collective du passé et les extraordinaires libertés qui n’existaient nulle part ailleurs permirent aux Etats-Unis d’attirer et d’intégrer des peuples de tous horizons, avec bien plus de succès que les autres pays. (De nombreux spécialistes s’accordent désormais à dire que les Amérindiens auraient, il est vrai, connu un bien meilleur sort s’ils n’avaient été ghettoïsés dans des réserves après leur déplacement brutal et forcé.)
    Durant toute notre histoire ou presque, le concept d’étranger illégal était inexistant, car il n’y avait aucune règle en matière d’immigration ; il su‡sait de fouler le territoire. A la fin du ‰‰e siècle, les immigrants furent certes examinés et questionnés à Ellis Island et ailleurs, mais à des seules fins sanitaires. En l’absence de maladie, le droit d’entrée était acquis. (Cette période a vu une abominable vague de préjugés ériger des barrières pour refouler les populations venues de Chine et du Japon.) Ce n’est que dans les années 1920 que les Etats-Unis dressèrent des obstacles majeurs qui entraînèrent l’arrêt presque complet de l’immigration. Cette stratégie s’avéra une aberration. Les contraintes furent largement assouplies en 1965, et dès lors, le nombre d’arrivants augmenta nettement.
    L’exceptionnalisme américain réside avant toute chose dans la singularité de la colonisation britannique. Les Espagnols et Portugais émigraient en Amérique latine, espérant faire fortune, puis rentraient au pays ou se retiraient dans une grande ville pour mener une vie d’indolence. Ils n’envisageaient pas de s’ancrer à la manière des habitants de Nouvelle-Angleterre.
    L’autre différence fondamentale tient à l’appareil gouvernemental. La France exerçait une autorité absolue sur les partants pour les territoires français d’Amérique du Nord et ne leur accordait guère d’autonomie. Les colonies anglaises, en revanche, disposaient sur place d’une incroyable latitude en matière de gouvernance, notamment via les assemblées coloniales élues par des « notables ». En aucun cas ce système ne s’apparente au régime démocratique dont nous jouissons aujourd’hui, mais il était, à l’époque, sans commune mesure avec pratiquement tout ce qui existait ailleurs sur la planète. Ses institutions bénéficiaient de prérogatives que les gouverneurs des colonies, nommés par la Couronne, étaient tenus de respecter.
    A cela s’ajoute un autre ferment de cette autonomie exceptionnellež: la Grande-Bretagne elle-même n’avait jamais établi de gouvernement central et tout-puissant, chose pourtant commune chez les puissances continentales telles que la France, l’Espagne et l’Autriche. Par ailleurs, la politique coloniale de Londres ne présentait aucune cohérence. Décousue, elle tendait parfois à la gestion granulaire, puis oscillait vers de longues périodes de désintérêt.
    Depuis longtemps, les spécialistes et les responsables politiques tentent de résoudre la question de l’intégration de ces peuples issus de cultures très différentes au sein du tissu social de l’Amérique. L’afflux d’étrangers a suscité des sentiments partagés même en période de stabilité. Avant la Révolution américaine, Benjamin Franklin exprimait ainsi son courroux au vu du nombre d’Allemands — žbien différents des gens des îles britanniquesž — affluant en Pennsylvanie. Il se souciait de savoir s’ils seraient un jour à même de s’intégrer. Foison de programmes et de projets visant à “américaniser” les millions d’immigrants d’Europe centrale et orientale furent proposés à la fin des années 1800 et au début des années 1900. Les Américains craignaient que ces populations ne puissent devenir intrinsèquement américaines. Tant de catholiques, tant
de juifs… ! Tant de plats et de coutumes étranges amenés avec eux …! Les syndicats s’opposèrent à l’admission de ces immigrants, arguant que le flot de travailleurs
contribuerait à comprimer les salaires.
    Un demi-siècle auparavant, la sphère politique américaine était dans la tourmente, troublée par la masse d’Irlandais et d’Allemands déferlant sur les rivages du pays. «… Retour à l’envoyeur… ! …» était un slogan souvent scandé. Pendant un temps, l’immigration suscita davantage de controverses que ne le faisait l’esclavage.
    L’essor de l’économie et les initiatives en faveur de l’assimilation portèrent leurs fruits. Même les réseaux clientélistes urbains conspués et corrompus qui émergèrent au terme des années 1800 concoururent à l’intégration des immigrants. Entre 1870 et 1914, le salaire réel fit plus que doubler aux Etats-Unis et le niveau de vie s’y releva de façon spectaculaire.
    Il n’y a pas si longtemps, des groupes de pression s’élevèrent contre l’assimilation des étrangers et tentèrent de créer des communautés isolées dans lesquelles l’anglais ne serait, et cela concerne également la seconde génération, qu’une seconde langue absconse. Leur dessein était politique, économique et idéologique. Ces radicaux rejetaient la vision d’un creuset ethnique américain, rêvant de groupes balkanisés, au vote, selon eux, plus facilement influençable. Il leur aurait su‡ffi d’exploiter ce potentiel pour soutirer des sommes astronomiques aux politicards avides d’électeurs, à l’échelle nationale et locale. La Californie aida à mettre un frein à cette hérésie funeste en 1998, lorsque ses électeurs approuvèrent à une écrasante majorité un référendum qui rendit obligatoire l’enseignement de l’anglais en immersion linguistique aux enfants d’immigrés. Il n’est donc guère surprenant que ces jeunes aient appris l’anglais en un rien de temps.
    Mais ces anti-assimilationistes contribuèrent à brosser un tableau défavorable de l’immigration — les Américains n’affectionnaient pas l’idée que les nouveaux venus demeurent indéfiniment isolés.
    A présent, la colère et la contestation se cristallisent autour de l’immigration illégale, de la sécurité, des emplois soustraits aux résidents réguliers et du
dégraissage des salaires.

Examinons chacune de ces préoccupations.
Immigration illégale. Des décennies durant, nos responsables politiques ont étrangement fermé les yeux sur ces millions d’individus entrant illégalement
aux Etats-Unis. Jamais ils ne s’attaquèrent à la racine du problème ž: l’inassouvissement des besoins en main d’oeuvre de l’économie américaine. Cette pénurie concernait aussi bien les activités peu rémunérées dans l’agriculture, la construction, la restauration, l’hôtellerie et l’entretien des espaces verts que des postes exigeants et très qualifiés dans le secteur des high-tech. Au lieu d’établir des programmes de migration économique pour tous les secteurs, à l’instar de ceux proposés au milieu des années 1960 dans l’agriculture, les responsables politiques restèrent sourds à ces besoins. Certes, le Congrès a entériné un programme spécial d’attribution de visas aux experts en hautes technologies, mais le numerus clausus demeure cruellement insu‡ffisant. Le nombre de patrouilles aux frontières a explosé et l’inquiétude publique a diminué de près de 90ž%.
Sécurité. Même après les événements du 11žSeptembre 2001, les Américains ignorent toujours qui sont ces quelque 11žmillions de “travailleurs sans papiers” qui vivraient aux Etats-Unis. En ce qui concerne les réfugiés du Moyen-Orient, Donald Trump avance un argument valable lorsqu’il explique que les Etats-Unis devraient instaurer des processus de vérification d’antécédents plus effi‡caces. Même l’Allemagne, terre d’accueil prodigue par excellence pour les réfugiés, fait machine arrière en raison de préoccupations sécuritaires.
Mainmise sur les emplois des Américains. Les postes occupés par les travailleurs illégaux sont pour la plupart dédaignés par la grande majorité des Américains, en particulier dans l’agriculture. Les études montrent que le secteur des technologies recèle peu de cas d’abus, où des employés étrangers bon marché auraient été engagés aux dépens de travailleurs américains. Si les travailleurs peu qualifiés sont aujourd’hui privés d’emploi, c’est avant tout à cause du marasme de l’économie américaine, mais aussi des Etats ayant décidé une hausse des salaires minimum. Si les salaires déclinent aujourd’hui, c’est avant tout à cause de la fiscalité écrasante (M. Trump entend abaisser ces dernières, tandis que Mme Clinton souhaite les rehausser)…; de l’instabilité du dollar et de la réglementation à outrance, telle la pléthore de règles instaurées via l’ObamaCare [la réforme de l’assurance maladie] qui écrasent les entreprises. A l’avenir, il serait bon d’optimiser le système afin qu’il réponde aux besoins en main-d’oeuvre des divers secteurs de l’économie. Quelques projets éclairés émergent qui permettraient de remédier au problème des clandestins déjà installés, sans leur accorder la citoyenneté. Nous devons sans relâche faire en sorte de pouvoir accueillir ces personnes –žy compris celles qui sont peu expérimentéesž– qui désirent ardemment, ainsi que le disait Abraham Lincoln, améliorer leur sort. L’histoire des Etats-Unis prouve que c’est cette faculté, unique au monde, à accueillir et à intégrer les immigrants qui a permis autant de perspectives d’avenir, d’ascensions sociales et de création de richesses. Aux Etats-Unis, la réussite de l’immigration, c’est la réussite de tous les Américains.


Dans la même rubrique :
< >

Mercredi 28 Septembre 2016 - 10:55 Les sources de notre mécontentement

Facebook



Découvrez le sommaire des derniers numéros du magazine


Inscription à la newsletter