Portrait

Myriam Kaabeche, figure du business de la mode pudique

Par Patrick Ndungidi le 13 Juin 2017


Originaire d’Algérie, Myriam Kaabeche est l’une des premières femmes à s’être spécialisée dans le business de la « mode pudique » ou mode musulmane, un marché évalué aujourd’hui à 96 milliards de dollars.



©Marcelo Nlele
©Marcelo Nlele
C’est dans la principauté de Monaco, réputée pour ses prestigieux événements et ses boutiques de luxe, que Myriam Kaabeche évolue dans le business de la mode pudique ainsi que dans le journalisme. La quadragénaire, débordante d’énergie et d’imagination, organise des défilés exclusifs, auxquels sont associés des thèmes particuliers, pour les « Hidjabistas » (femmes qui portent l’Hidjab) aux goûts vestimentaires extrêmement pointus. La clientèle de Myriam Kaabeche est constituée de femmes parmi les plus influentes du monde musulman, principalement les premières dames des pays arabes et leurs familles. « J'ai actuellement des clientes qui demandent des défiles clé en main pour leurs familles et amies. Ces défilés ne sont pas médiatisés. Mes meilleures clientes sont Russes et Arabes, elles sont exigeantes et achètent pour toute leur famille », explique celle qui est également correspondante pour « Sayidaty » un magazine consacré à la femme arabe (équivalent du Vogue arabe). En dehors des Trunk shows, Myriam Kaabeche organise également des défilés ouverts au public dans le cadre du « Islamic Fashion Festival ». Londres, Monaco, Cannes et Paris notamment ont déjà abrité cet évènement consacré à la mode musulmane, dont le marché colossal pourrait générer 484 milliards de dollars en 2019, selon Thomson Reuters. En outre, la marge de progression de ce marché serait de 5% par an, d’après Bain & company, Cabinet de conseil en stratégie.  « La mode de la pudeur est une tendance. C’est l’émergence d’une identité créatrice. C’est une mode à contre-courant des franchises qui voudraient qu’aux quatre coins du monde on s’habille de la même manière », note Myriam Kaabeche, détentrice d’une maîtrise en langues étrangères appliquées Anglais/Espagnol de l’université de Nice Sophia Antipolis.

©Myriam Kaabeche
©Myriam Kaabeche

Débuts

La maghrébine, fière de ses origines, explique avoir débuté « complètement par hasard » dans le secteur de la mode pudique, grâce à une amie qui l’avait sollicitée pour organiser une soirée de prestige, « un défilé privé pour des dames voilées ». « Elle voulait une désigner atypique, et cela a fait boule de neige » se rappelle celle qui, déjà toute petite, était persuadée que les tenues traditionnelles (Djebba) qu’elle et ses 6 sœurs portaient lors des fêtes traditionnelles seraient vu au grand jour. Un rêve, ou plutôt une conviction, qui prend forme aujourd’hui car ce marché de la mode musulmane explose depuis ces dernières années et les demandes vers l’Afrique commencent à affluer (Nigeria, Congo, Algérie…). Ainsi, révèle Myriam Kaabeche, les ventes organisées lors d’un seul défilé peuvent rapporter jusqu’à 1 million d’euros, sans oublier que les designers sont également sollicités pour vendre leurs créations après les défilés. En outre, note-t-elle, le prix d’une tenue peut atteindre 40.000 euros pour une robe sertie de perle de culture, par exemple. « Le prix de la tenue dépend de la renommée du designer et de la qualité de la pièce », précise Myriam Kaabeche. En organisant ses Trunk Shows, Myriam Kaabeche met en contact la riche clientèle arabe férue de haute couture de la mode pudique et les designers les plus créatifs et les plus en vue du monde arabe comme notamment Lamitta Frangieh (Surnommée la Monica Belluci du monde arabe), avec ses collections capsules qui font fureur auprès des princesses dans les monarchies des Pays du Golfe. Ex Miss Liban, actrice et présentatrice télé à succès, Lamitta Frangieh, qui vit à Dubaï, a intégré le monde de la mode et de la haute couture après un défilé organisé à Cannes par Myriam Kaabeche. Elle ne tarit ainsi pas d’éloges sur cette dernière. « Madame Myriam soutient la mode musulmane. Elle est énergique et enthousiaste. C’est toujours un plaisir de travailler avec elle et c’est une opportunité pour apprendre beaucoup de choses », se réjouit la designer. Pour les festivals, Myriam Kaabeche travaille notamment avec les designers Tom Aban Saufi de la Malaisie ainsi que Sheika Hind Al Qaesemi des Emirats arabes unis « qui fait des Abayas sublimes ». Par ailleurs, les designers Rami al Ali, George Hobeika et Dominique Fayad figurent parmi les créateurs qu’elle apprécie, sans pour autant avoir déjà travaillé avec eux, mais qui contribuent au succès de la mode musulmane.

Un marché juteux

Ce succès, note Myriam Kaameche, pourrait s’expliquer par le fait que les marques de prêt-à-porter ont snobé pendant longtemps la clientèle friande de ce style vestimentaire. « Avec un milliard et demi de musulmans, c'est un marché juteux. Les femmes voilées considèrent la mode comme un moyen de s’épanouir personnellement et de se différencier les unes des autres. Et la mode pudique n'est pas réservée aux hidjabistas ; elle plait à toutes les femmes qui recherchent des tenues confortables et élégantes avec une touche de mystère. Une mode avec un supplément d’âme en quelque sorte », fait savoir Myriam Kaabeche, née à Nice de parents algériens. La richesse de cette double culture dans laquelle elle a baigné, fait-elle savoir, a certainement contribué à aiguiser son goût pour la mode pudique, à l’instar d’autres maghrébines qui bénéficient d'une double culture. « Je puise mon inspiration de mon pays d'origine l'Algérie, ou le vêtement traditionnel varie d'une ville à l'autre et a été influencé par les différentes civilisations qui l'ont traversée. Notre mode traditionnelle en Afrique a servi d’inspiration à de nombreux créateurs en Europe », explique Myriam Kaabeche. Ce n’est donc quasiment qu'en tenue traditionnelle (Djebba et Karakou) conçue par sa khiyyata (couturière), Wahiba, qu’elle assiste aux soirées de Gala où elle est conviée et où elle exprime toute sa passion pour la mode musulmane.

©Marcelo Nlele
©Marcelo Nlele

Le journalisme pour promouvoir la mode

Une passion acquise depuis sa plus tendre enfance et qu’elle a avant tout assouvi en tant que journaliste au sein du magazine « Atmosphère », où elle a fait ses premiers pas dans le monde de la presse, grâce à son mentor Giancarlo Roversi. « Le directeur de cette revue de la compagnie aérienne Meridiana me demandait à l’époque d’écrire sur un thème qui me tenait à cœur. J’ai choisi les "rites nuptiaux dans le monde musulman", un article qui a été beaucoup apprécié », se souvient celle qui a, par la suite, travaillé pour un programme de 3 minutes sur CNN World Report. Grâce au puissant média américain, Myriam Kaabeche a contribué à donner une visibilité mondiale au travail des associations de la Principauté de Monaco. A ce titre, elle a remporté le prix du meilleur reportage politique en 2000 pour le sujet « Match of the heart » consacré à un match de football pour la Paix qui réunissait Yasser Arafat et Shimon Perez à Rome pour la Nazionale Italiana Cantanti. Après CNN, elle intègre la rédaction du magazine Sayidaty, grâce à son autre mentor Rana Nader, rédactrice du magazine Sayidaty à Beirut. « Ce fut formateur pour moi, car j’ai saisi encore plus la diversité et la richesse du monde arabe et je me suis initiée au goût khaleeji (pays du golfe) spécifique à cette région », se rappelle Myriam Kaabeche. Cette dernière, en dehors de défilés et Trunk Shows liés à la mode musulmane, envisage désormais de mettre en place une plateforme de vente en ligne multi marques, des collections capsules, avec en toile de fond, un message basé sur le dialogue des cultures et des religions à travers la mode.
 



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