Rédigée le 16 Novembre 2015

Les liaisons dangereuses


La relation entre les hommes d’affaires et le pouvoir est souvent incestueuse en Afrique. En tout cas, elle est rarement sereine et dénouée d’arrière-pensée. D’un côté la puissance de l’argent, qui donne les moyens de dominer, de régler des situations, d’ouvrir des portes, d’acheter tout, y compris les hommes du pouvoir. De l’autre, le pouvoir temporel. Celui qui donne le droit de contraindre, d’imposer par la force, de régenter, de distribuer, d’embastiller, de nommer, de faire et de défaire. En Afrique, comme d’ailleurs sous d’autres horizons, le mariage entre les deux, qui est presque toujours un mariage de raison, se termine très souvent en catastrophe.
Les hommes d’affaires qui se sont construits en se servant d’appuis politiques finissent toujours un jour par perdre des plumes, lorsque le vent tourne et que leur protecteur sort de la scène politique. En Côte d’Ivoire, par exemple, la plupart des hommes d’aaires qui ont émergé à l’époque de Laurent Gbagbo sont aujourd’hui en déshérence. Ceux qui ont su préserver une distance et mettre leur entreprise à l’abri de trop d’influence politique ont réussi à garantir la pérennité de leur activité.
Les plus malins – ou les plus cyniques – se tiennent à égale distance des camps politiques. Ce sont ceux là qui financent à la fois à gauche et à droite dans l’ombre et la discrétion. Ce cynisme pousse les acteurs économiques à nourrir et entretenir la corruption. Ils faussent ainsi les règles, se servent de passe-droits, achètent les fonctionnaires des administrations fiscale et douanière, enrichissent des membres du gouvernement et contribuent largement à bloquer la modernisation du système, car ils sont la mamelle nourricière de la bureaucratie corrompue. Le monde des aaires n’est pas celui où se cultive l’éthique et les valeurs, pourrait-on penser. C’est celui de la jungle, où les plus forts écrasent les plus faibles. Certes des lois existent pour tenter de réguler et canaliser ces forces. Mais la puissance de l’argent permet très souvent de se jouer de ces règles.
Quel moyen, quel chemin et sur quel levier faut-il jouer pour que les riches contribuent à faire avancer la société politique et la société tout court vers des rivages meilleursŠ? Les riches africains peuvent-il contribuer à moraliser la société comme s’y essaye par exemple le milliardaire anglo-soudanais Mo IbrahimŠ? Nous pensons qu’il existe sans doute une voie du capitalisme africain, cette improbable idée de l’africapitalisme chère au Nigérian Tony Elumelu qui peut contribuer à développer un discours, une approche, une éthique, une vision de la société africaine et qui a pour ambition non pas uniquement de s’enrichir, mais de concourir à rendre meilleure la société. Ces hommes d’aaires qui côtoient les pouvoirs, qui les corrompent, qui les soutiennent par opportunisme et retournent leurs vestes dès que le vent tourne sont des fossoyeurs des espérances africaines. En Afrique francophone nous attendons encore de savoir qui seront nos Mo Ibrahim et nos Tony Elumelu.
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