Management

Les femmes et les cercles du pouvoir

Par Par Myriam Dubertrand le 2 Avril 2016


Directrices générales, directrices du marketing, directrices des ressources humaines… Les femmes africaines grimpent dans la hiérarchie des grandes entreprises. Mais, il reste encore de nombreuses barrières à lever, parmi lesquelles celles que se posent les femmes elles-mêmes.



Si les femmes africaines investissent de plus en plus les postes de managers, «le mouvement est récent», souligne Fanta Traoré- Ginzburg, directrice associée du cabinet Global Power Careers, spécialisé dans le recrutement pour l’Afrique. «Tout a débuté dans le secteur informel. J’ai grandi avec l’image des Nanas Benz, ces femmes qui, dans les années 1980, vendaient sur les marchés des pagnes imprimés, dont certaines ont fait fortune et ont pu rouler en Mercedes», se souvient la chasseuse de têtes. Si la situation s’améliore, il reste cependant du chemin à parcourir. Ainsi la Banque mondiale estime que, dans le secteur privé, seule une femme sur 26 occupe un poste de direction, contre un homme sur cinq. Certains DG se montrent encore peu enclins à recruter des dirigeants femmes, notamment dans l’industrie ou l’ingénierie. «J’ai à l’esprit un exemple où, dans ma short-list, pour un poste de directeur administratif et financier dans une entreprise ivoirienne, j’avais présenté quatre candidats, dont une femme, raconte ainsi Fanta Traoré- Ginzburg.

Malgré le parcours brillant de cette candidate, le DG s’est montré très peu enthousiaste, ce qui est un euphémisme ! Le directeur financier a réussi à le convaincre qu’elle avait le meilleur profil pour le poste. Résultat : l’entreprise ne se séparerait pour rien au monde de cette excellente recrue.» Bref, le machisme est encore bel et bien ancré dans les mentalités. Les difficultés que rencontrent les femmes? Elles sont multiples. L’accès des filles à l’éducation – même si de gros progrès ont été réalisés – reste encore limité, en particulier au niveau de l’enseignement supérieur ; des pratiques discriminatoires perdurent en matière de nomination et de promotion ; les femmes doivent parvenir à concilier leurs rôles au sein de leur famille et sur le marché de travail ; les stéréotypes culturels restent vivaces – les femmes sont souvent considérées comme étant moins compétentes – et elles continuent à se heurter au «plafond de verre» qui limite leur progression. 

Des relations plus apaisées

Angèle Modi Koko, directrice des ressources humaines et de l’administration générale du groupe d’aluminium Alucam, à Edéa, au Cameroun, et également DG de deux filiales, confie qu’il n’est pas toujours simple d’être une femme dirigeante, notamment dans un milieu très masculin. Après des études de droit, elle a travaillé successivement dans un cabinet d’avocats, une compagnie d’assurances, puis une banque – autant de secteurs assez féminisés –, avant d’intégrer une société de transport ferroviaire, puis Alucam en 2007. Deux bastions masculins. «Je suis la toute première femme directeur depuis la création de la société il y a plus de cinquante ans», souligne-t-elle. Elle s’emploie à faire évoluer les choses. A son arrivée dans l’entreprise, qui compte environ 700 collaborateurs (hors intérimaires), il y avait une seule femme cadre, aujourd’hui la société en compte sept pour 42 hommes, soit 14 %. Mais, qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, «il n’existe aucun passe-droit pour les femmes, nous raisonnons, bien évidemment, à compétences égales», insiste-elle.

La solution pour s’imposer en tant que femme manager ? «Travailler, encore travailler et faire ses preuves sur le terrain en restant focalisée sur son objectif.» Anecdote : elle n’a pas hésité à participer au démarrage des cuves chez Alucam. Ce qui a provoqué les applaudissements des salariés. De quoi susciter le respect. Mariame Diakité, directrice de Schneider Electric Afrique de l’Ouest, à Abidjan, évolue aussi dans un milieu très masculin. C’est d’ailleurs le cas depuis ses études, puisqu’elle est ingénieure diplômée de l’Institut national polytechnique de Yamoussoukro, où elle était la seule fille dans sa spécialisation, l’électronique. «Je ne me suis pas censurée, explique-t-elle, contrairement à beaucoup de jeunes filles qui s’orientent vers des filières jugées plus féminines. Ce genre d’études ne me faisait pas peur.» Différents postes se succèdent, d’ingénieur de maintenance à chef des ventes, avant de rejoindre Schneider Electric en 2003 et d’en devenir directrice générale en 2006. En tant que femme, a-telle été l’objet de préjugés? «Je me refuse à subir l’influence des préjugés que certains peuvent avoir. Avant d’être une femme, je suis tout simplement un être humain qui aspire humblement à accomplir sa mission le mieux possible. Je reste donc focaliser sur ma mission.» A-t-elle des modèles? «Je suis admirative de toutes les battantes. De la CEO d’une grande entreprise à la femme qui se lève à 4 heures du matin pour apprêter son étal sur le marché. Ces femmes courage ont beaucoup de leadership.»

Les femmes managers ne manquent pas d’atouts. Pour Fanta Traoré-Ginzburg : « La valeur ajoutée du management au féminin est universelle : une forte capacité à s’organiser et une meilleure compréhension des salariés.» Les relations entre hommes et femmes sont aussi différentes. «Les hommes entre eux ne prennent pas toujours des gants. Avec une femme, les relations sont plus apaisées, estime Angèle Modi Koko. Je pense, notamment, aux délégués du personnel. Ils sont moins virulents et agressifs envers une femme. Du coup, le dialogue s’en trouve facilité.» «Les femmes sont meilleures pour désamorcer les crises et gérer les situations délicates, estime, quant à elle, Nafy Coulibaly Silué, directrice du marketing Orange Côte d’Ivoire et Côte d’Ivoire Telecom. C’est pourquoi il faut un équilibre dans les équipes.» Son équipe marketing est d’ailleurs à parfaite parité. Quant au prétendu manque de disponibilité des femmes, Nafy Coulibaly Silué balaie l’argument : «Les cadres africaines n’ont pas de problème de garde d’enfants, par exemple. Soit, la solidarité familiale joue à plein, soit il est facile d’avoir du personnel de maison, souligne-t-elle. La disponibilité des cadres africaines est d’ailleurs bien plus importante que celle des Européennes.» Enfin, en Afrique, malgré le machisme ambiant, la femme a son mot à dire. On l’écoute. Et puis, les femmes ne représentent-elles pas une force socio- économique tout bonnement incontournable pour l’avenir du continent ?  


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