La stratégie africaine de la Hongrie

L’Afrique attire de plus en plus d’acteurs, venus parfois de parties du monde ayant traditionnellement de faibles relation avec le continent. Parmi ceux-ci, la Hongrie. En effet, le gouvernement de Budapest a récemment lancé un programme ayant pour but d’intensifier ses relations avec l’Afrique dans les domaines économiques et diplomatiques. Forbes Afrique s’est intéressé au nouveau tropisme africain de cette nation d’Europe centrale et a interviewé deux personnalités qui dévoilent les contours de la relation entre la Hongrie et l’Afrique.


La stratégie africaine de la Hongrie

Entretien avec Maria Sarungi-Tsehai

Maria Sarungi-Tsehai peu être considérée comme une change maker. D’origine hongroise, elle est une personnalité fortement reconnue en Tanzanie avec plus de 196.000 followers sur son compte Twitter. Grâce à elle, plusieurs jeunes femmes ont représenté leur pays au concours  « Miss Universe » ou sont devenues des mannequins de renom tels que Flaviana Matata ou Miriam Odemba. Elle a récemment créé un mouvement citoyen « Change Tanzania ». Aujourd’hui, elle dirige sa compagnie spécialisée en communication.

Ayant une grande expérience de la Hongrie pour y avoir notamment travaillé comme journaliste pour différents médias nationaux, Maria Sarungi Tsehai analyse l’ouverture de la Hongrie vers le marché africain.

La Hongrie a récemment décidé de lancer un programme ayant pour but de reconstruire des relations économiques avec l’Afrique. Quelle devrait être sa stratégie pour réussir sur le marché africain ?

Maria Sarungi-Tsehai: L’un des plus grands atouts de la Hongrie est sa main-d’œuvre et son savoir intellectuel. Ce n’est pas une coïncidence s’il est un des rares pays avec le plus grand nombre de prix Nobel  par habitant. De plus, cette nation demeure forte dans la créativité, notamment dans l’industrie du film comme l’atteste les nombreux oscars obtenus lors de prestigieux festivals cinématographiques. C’est ce genre de connaissances et de savoir-faire dont l’Afrique a besoin, plus que de l’aide au développement. En Afrique, les investissements ont été majoritairement consentis à la construction de buildings dédiés à l’éducation mais ils n’ont souvent pas été suivis d’un transfert de  connaissances, d’aptitudes et de savoir-faire. Pour pouvoir réussir, la stratégie hongroise envers l’Afrique devrait se concentrer sur des projets offrant la possibilité de transmettre des compétences dans lesquelles la Hongrie est reconnue.

Comparé aux partenaires traditionnels de l’Afrique tels que la France ou le Royaume-Uni, la Hongrie n’a pas de relations historiques profondes avec ce continent. Pensez-vous que cela constitue un avantage ou un désavantage ?

M.S.T.: Je pense que cela est un avantage car la tendance africaine actuelle est de se distancier et de dépasser les liens que les pays africains ont eu avec les anciennes colonies. À titre d’exemple, le Rwanda a récemment décidé de remplacer la langue française par l’anglais comme langue officielle administrative et de rejoindre le Commonwealth. Cette dynamique est aussi visible au niveau économique. Ainsi, on peut noter que les pays africains cherchent de nouveaux partenaires et se tournent volontiers vers des nations asiatiques telles que le Vietnam ou la Chine afin de créer des économies plus autonomes moins dépendantes des pays tels que la Belgique, voire la France. Dans ce contexte, la Hongrie, qui émerge en tant qu’acteur n’ayant pas de passé colonial avec l’Afrique et qui propose des solutions adaptées aux besoins des pays africains, possède des atouts importants.

Qu’est-ce que la Hongrie peut offrir à l’Afrique ?

M.S.T. : Grâce aux bourses universitaires, la Hongrie peut aider les jeunes africains à développer des aptitudes dans des domaines ou cette nation d’Europe centrale est reconnue pour son expertise. Un bon exemple est l’agriculture. Effectivement, la Hongrie est fortement compétente  dans ce domaine parce qu’elle arrive à produire une grande quantité de produits agricoles tout en ayant une superficie de terres cultivables assez limitées. Un autre secteur dans lequel les hongrois peuvent offrir une expertise différente et compétitive aux africains, c’est dans les infrastructures. Les ingénieurs hongrois sont reconnus pour leur compétence et sont engagés partout à travers le monde dans de grands projets car ils sont capables d’offrir des solutions adaptées aux besoins locaux.

La stratégie africaine de la Hongrie

Entretien avec le Dr. Laszlo Szabo, Vice-ministre hongrois des Affaires étrangères.

Le Dr. Laszlo Szabo est le Vice-ministre des Affaires étrangères et de l’industrie de la Hongrie.  Avant d’officier pour le gouvernement hongrois, il a détenu plusieurs postes en tant que Directeur général et Vice-président de plusieurs compagnies, notamment dans l’industrie pharmaceutique.

Ayant pris part à plusieurs missions en Afrique pour promouvoir le potentiel économique et industriel hongrois, le Ministre que Forbes Afrique a rencontré à Budapest nous dévoile les atouts et la stratégie hongroise vers l’Afrique.

Monsieur le Ministre, en quoi consiste la « stratégie hongroise d’ouverture vers le Sud » ?

Laszlo Szabo : Favorisée par son système financier, la performance de la Hongrie dépend considérablement des exportations et des investissements directs étrangers (IDE). Après les succès engrangés avec la stratégie d’ouverture vers l’Est, le gouvernement de Budapest a décidé que sa politique étrangère orientée vers le commerce devait s’orienter vers une autre phase et a lancé une stratégie d’ouverture vers le Sud afin de forger des liens avec de nouveaux acteurs globaux et régionaux, comme ceux d’Afrique du Nord et subsaharienne. Notre principal objectif est de soutenir la diversification des exportations hongroises, de faciliter l’accès à ce nouveaux marchés aux petites et moyennes entreprises et de favoriser des partenariats basés sur des avantages mutuels. Toutefois, je voudrais mentionner que ces ouvertures ne sont pas une invention hongroise. En effet, seulement 22% de nos exportations se font en dehors de l’Union européenne (UE) comparativement à l’Allemagne (43%) ou à l’Italie (46%).

Pouvez-vous nous expliquer exactement votre stratégie en Afrique ? Souhaitez-vous développer des relations avec tout le continent ou vous concentrer sur des pays en particulier ?

L.S. : Nous considérons les pays d’Afrique sub-saharienne comme des partenaires naturels dans l’optique de notre stratégie d’ouverture vers le Sud. Dans son ensemble, le continent africain enregistre une croissance économique impressionnante. Toutefois, il est loin d’être homogène. En premier lieu, nous voudrions allouer nos ressources limitées afin de renforcer nos relations avec des pays qui sont politiquement et économiquement stables et qui offre des réelles possibilités pour des coopérations fructueuses, comme l’Afrique du Sud, l’Angola, l’Ethiopie, le Ghana et le Kenya. Naturellement, ceci ne représente qu’une liste indicative et nous sommes toujours ouverts à d’autres initiatives avec des partenaires potentiels issus d’autres pays.

Qu’est-ce que la Hongrie peut apporter à l’Afrique ?

L.S. : Nous sommes convaincus qu’une formation de qualité et que le transfert de connaissances sont les meilleurs garants pour les investissements à long terme. De ce fait, nous avons créé un programme de bourses afin de permettre à 400 étudiants nord-africains et 435 jeunes issus d’Afrique subsaharienne de développer leurs aptitudes chez nous. De plus, bien qu’une de nos priorités soit d’étendre nos exportations, notre objectif ne consiste pas à déverser nos produits unilatéralement chez nos partenaires commerciaux. Mais bien d’établir des formes de coopération basées sur un bénéfice mutuel en transférant notre savoir-faire et des technologies innovantes dans différents secteurs tels l’industrie agro-alimentaire, la gestion de l’eau, l’industrie pharmaceutique, l’énergie ou le développement des infrastructures.

Quels sont les avantages dont peuvent bénéficier les pays africains dans une coopération avec votre pays ?

L.S. : Il faut admettre qu’il y a une intense compétition sur le marché africain et les entreprises d’Europe centrale doivent en plus rivaliser avec les sociétés chinoises ou turques, par exemple. Bien que nos produits et nos services soient sans doute un peu plus cher, mais pas trop je pense, nous offrons une vrai qualité et un savoir-faire que d’autres n’ont pas. Nous souhaitons créer des situations win-win ainsi que partager nos connaissances et notre expertise. Il y a évidemment encore du chemin à faire. Toutefois, je crois que les dernières négociations que j’ai menées au Ghana, en Angola et en Afrique du Sud ont été fructueuses et je suis convaincu que les deux parties continueront à développer leurs relations dans les domaines économiques et politiques mais aussi culturels.
 

La Pologne a récemment déclaré vouloir développer des relations économiques avec l’Afrique afin que la part des échanges commerciaux entre Varsovie et les partenaires africains atteigne 3% au lieu de 1% actuellement. Quel est l’objectif de la Hongrie ?

L.S. : Notre objectif est plus au moins similaire. Actuellement, l’Afrique prend une part de 1.2% dans le total de nos exportations. Bien sûr, nous souhaitons augmenter celle-ci. À cet effet, le 2ème Forum consacré à l’Afrique, que nous avons organisé en novembre 2015, a été un outil important pour approfondir les relations inter-gouvernementales, économiques et éducatives que nous entretenons avec nos partenaires africains.

Ces dernières années, pratiquement tous les pays membres du « Groupe Visegrad* » ont lancé des initiatives similaires afin de soutenir leurs entreprises nationales dans leurs efforts de développement avec des partenaires issus des économies émergentes, notamment l’Afrique ? Y-a-t-il une collaboration entre les pays d’Europe centrale afin de promouvoir leurs intérêts économiques en Afrique ?

L.S : Il est certainement possible de collaborer sur le développement de certains projets ainsi que de travailler ensemble sur des sujets politiques et consulaires portant sur le continent africain. Une forme de coopération pragmatique existe déjà si on prend l’exemple de la « Visegrad House » basée au Cap, qui permet sous l’égide de l’ambassade tchèque d’organiser conjointement des évènements et des réceptions. Toutefois, je pense que nous pourrions peut-être faire un plus dans ce domaine.

*Le Groupe de Visegrád (aussi appelé Visegrád 4 ou V4) est un groupe informel réunissant quatre pays d'Europe centrale  : la Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie, et la Hongrie. Source : nouvelle-europe.eu
 

Szymon Z. Jagiello
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