Techno

L’opportunisme d’expat-dakar.com

Par Julien Chongwang le 3 Juin 2016


Mapenda Diop n’a pas encore 40 ans, mais la plateforme expat-dakar.com, fruit de son imagination, de sa perspicacité et de son flair, est aujourd’hui devenue incontournable dans la capitale sénégalaise.



Si vous êtes un expatrié arrivant à Dakar pour vous y installer, il se peut que vous ayez recours à expatdakar.com. Si vous êtes un expatrié arrivé en fin de séjour à Dakar, il se peut que vous ayez aussi recours à expat-dakar.com. Si, enfin, vous résidez à Dakar et que vous souhaitez vous offrir ou vous débarrasser de divers équipements, il se peut que là encore, vous ayez recours à expat-dakar.com. L’histoire de ce site web de petites annonces devenu incontournable dans la capitale sénégalaise est aussi celle de Mapenda Diop, un jeune Sénégalais de 39 ans, pur produit de l’école française qu’il rejoint alors qu’il n’a que 14 ans, avant d’obtenir un baccalauréat S au lycée Aliénor d’Aquitaine de Poitiers en 1997. Plus tard, il décroche une maîtrise en gestion des entreprises à l’université de la même ville (2002), et enfin un DESS en intelligence économique à l’Ecole de guerre économique (EGE) en 2003.

Mais, contre toute attente, il décide de plier bagage et de retourner sur sa terre natale à Dakar, où il intègre les rangs de l’opérateur téléphonique Sentel (devenu aujourd’hui Tigo) comme assistant marketing chargé de la veille technologique. « Je ne voulais pas du tout rester en France, mais rentrer pour me rendre utile à mon pays », confie notre homme. Plus étonnant encore : lorsqu’il crée expat-dakar.com en 2008, c’est dans le cadre d’une activité secondaire à laquelle il ne se consacre qu’une fois achevées ses tâches prioritaires ; un simple passe-temps en somme. Alors en service (depuis 2006) au département économique de l’ambassade de France au Sénégal, il fait un constat digne d’un fin observateur doublé d’un guetteur d’opportunités. « J’avais remarqué que mes collègues et amis français qui arrivaient à Dakar avaient besoin d’informations pratiques qu’ils ne trouvaient pas toujours. Pendant ce temps, ceux qui s’en allaient voulaient bien revendre certains équipements qu’ils ne pouvaient pas emporter, mais dont pouvaient avoir besoin ceux qui arrivaient. Donc, au départ, le nom “ Expat-Dakar ” a été choisi pour répondre aux besoins de ces expatriés et créer une interaction entre eux, en particulier entre ceux qui arrivaient et ceux qui repartaient. » Par le biais du bouche-à-oreille, la plateforme, qui répond parfaitement aux besoins de sa cible, s’impose rapidement comme une référence dans les milieux français de Dakar. Très vite, des expatriés d’autres nationalités se mettent à l’utiliser.

ÉCONOMIE NUMÉRIQUE

Face à ce succès grandissant, Mapenda Diop réalise vite qu’il ne peut plus assurer la mise en forme et la publication des annonces, tâches auxquelles il consacre de longues nuits blanches avant d’enchaîner sur son travail à l’ambassade. Flairant l’avenir prometteur de l’économie numérique dans son pays et donc une nouvelle opportunité à saisir, il refuse la nationalité française qu’on lui propose et décide en 2010 de quitter ses fonctions à l’ambassade de France pour s’investir entièrement dans son nouveau créneau. Une décision que ses proches ont évidemment beaucoup critiquée, « se demandant avec inquiétude si j’avais bien réfléchi », se souvient-il. Aujourd’hui, l’évocation de ce souvenir le fait sourire. Car comme il l’explique, il avait bien réfléchi, « très bien même ». « Je n’avais pas la maîtrise de la technologie, mais j’avais une vision claire du business ; j’avais le flair et je savais où j’allais. » Le Burkinabè Assane Martial Palm, développeur du site depuis 2013, confirme : « Il est visionnaire et a toujours une longueur d’avance sur ce qu’il y a à faire », confie ce dernier, plein d’admiration. A peine un an après qu’il se soit lancé dans cette aventure, les faits donnent raison au jeune loup. En 2011, en effet, le site enregistre déjà une moyenne de 5 000 visiteurs par jour. Un trafic quotidien qui augmente d’année en année pour atteindre 15 000 visiteurs en 2013 et s’établir à environ 27000 aujourd’hui, soit une croissance de plus de 500 % en cinq ans pour cette plateforme devenue le leader incontesté des petites annonces sénégalaises, avec plus de 30000 messages en ligne. Et pourtant, soutient Mapenda Diop, « jusqu’en 2014, pas un centime n’a été dépensé pour faire la promotion de cette plateforme ». En effet, le Sénégalais opte dès le départ pour la gratuité des annonces ; un modèle appelé « freemium ». 

RESSOURCES

Suivant cette procédure, expatdakar.com reçoit actuellement près de 1 000 annonces par jour, dont seuls deux tiers sont généralement validés. Sur la trentaine de personnes travaillant à faire tourner le site, sept se consacrent exclusivement à l’analyse des annonces avant publication. « Il ne se passe pas une journée sans qu’une personne ne me raconte sa petite histoire avec expatdakar.com », affirme fièrement son jeune promoteur. Liliane N., Camerounaise vivant à Dakar depuis bientôt six ans, raconte volontiers à Forbes Afrique comment elle s’est acheté une voiture sur expat-dakar.com et a récemment revendu ses anciens fauteuils à travers la même plateforme ; « plus cher même que sur mon annonce », précise-t-elle. De son côté, un Sénégalais confie que c’est grâce au site qu’il a rencontré celle qui est aujourd’hui son épouse. « Elle m’avait contacté après avoir vu l’annonce que j’avais publiée pour vendre mon canapé. Nous nous sommes rencontrés et après la transaction, nous avons maintenu le contact jusqu’au mariage », se remémore-t-il, ému. Père de deux enfants, Mapenda assure qu’il ne tire ses revenus que de trois sources : la publicité directe faite sur le site par divers annonceurs (60 % des recettes), les services aux entreprises et l’utilisation des options de visibilité par certains auteurs de petites annonces. Une restriction qui n’a pas empêché l’entreprise d’améliorer régulièrement sa santé financière… 

RINGIER SÉNÉGAL

Même s’il ne consent pas à avancer le moindre chiffre, Mapenda Diop confie qu’entre 2014 et 2015, le chiffre d’affaires de la société a connu une croissance de l’ordre de 60 %, sans doute dopé par son entrée dans le giron du groupe suisse Ringier en février 2014. Résultat des courses : aujourd’hui, notre homme est également directeur général de Ringier Sénégal, qui détient désormais une participation de 50 % dans expat-dakar.com. 


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