L'éditorial de Steve Forbes

L’écoeurante et immorale manoeuvre de l’Inde

le 3 Mars 2017


En novembre, le gouvernement indien s’est rendu coupable d’un acte sans précédent, qui non seulement porte préjudice à son économie et menace de plonger dans l’indigence des millions de nationaux vivant déjà dans le plus grand dénuement, mais s’avère aussi d’une profonde immoralité. Du jour au lendemain, l’Inde a brutalement démonétisé 85% de sa masse monétaire. Non, vous ne rêvez pas : la majeure partie des billets en circulation dans le pays n’a désormais plus cours. Abasourdis, les Indiens n’ont bénéficié que de quelques semaines pour rassembler leurs anciens billets et les troquer contre de nouvelles coupures au guichet des banques.



De crainte que les événements à venir ne fussent divulgués, les autorités avaient imprimé un nombre insuffisant de ces nouveaux billets, ce qui n’a fait qu’ajouter à la tourmente économique. Ajoutez à cela les différences de calibre entre les nouveaux billets et les anciens, et l’on obtient un problème de compatibilité avec les distributeurs automatiques. Bien que l’Inde se tienne à l’avant-garde des hautes technologies, des centaines de millions d’habitants y vivent dans la plus grande pauvreté. En masse, les travailleurs délaissent les villes pour retrouver leur village, car de nombreuses entreprises mettent la clé sous la porte. Un nombre incalculable de sociétés peinent à honorer les feuilles de paie, au vu de la pénurie de billets. Le marché de l’immobilier est quant à lui en chute libre.
    L’économie de l’Inde repose en grande partie sur les échanges en argent liquide. En outre, la plupart des transactions s’effectuent de façon informelle en raison du poids excessif de la réglementation et de l’imposition. L’administration est bien connue pour son esprit bureaucratique, son inertie et sa corruption, qui contraignent les uns et les autres à se débrouiller par leurs propres moyens.
    Dans son rapport annuel Doing Business, la Banque mondiale établit le classement de 190‡ pays selon la facilité de création et de développement d’une entreprise dans chacun d’entre eux, en se fondant sur des indicateurs tels que les contraintes réglementaires à la création d’entreprises, l’obtention d’un permis de construire et le raccordement à l’électricité. L’Inde figure parmi les plus mauvais élèves dans ces domaines.
    Depuis l’éphémère programme de stérilisation forcée mis en place en Inde dans les années 1970 –‡une bouffée délirante, assimilable à l’eugénisme nazi, censée réguler la «ŒsurpopulationŒ» dans le pays‡–, jamais le gouvernement ne s’était lancé dans une manoeuvre à ce point immorale. Son argument Œ? La démonétisation contribuera à la lutte contre le terrorisme et l’évasion fiscale, car elle permettra de purger le pays de l’argent sale, de paralyser les entreprises criminelles et les réseaux terroristes, et de contraindre l’Inde à passer coûte que coûte dans l’ère du paiement dématérialisé.
    Soyons réalistes. La nature humaine n’a pas évolué d’un iota depuis l’apparition de l’espèce humaine. D’une façon ou d’une autre, les individus trouvent le moyen de se livrer à des actes répréhensibles. Ce n’est pas un simple changement technique monétaire qui amènera les terroristes à stopper leurs activités abjectes. La dématérialisation de l’argent se produira quant à elle en temps voulu, lorsque l’Inde laissera libre jeu aux marchés. Et le remède le plus efficace contre l’évasion fiscale réside dans l’instauration d’un impôt uniforme, ou du moins dans l’établissement d’un régime fiscal simplifié, assorti d’un taux d’imposition assez faible afin que le jeu de l’évasion fiscale en vaille à peine la chandelle. La simplification du cadre régissant les aaires mènera la plupart dans le droit chemin.
    L’Inde constitue l’exemple le plus extrême et le plus destructeur de cette lubie généralisée qui pousse les gouvernements et la sphère économique à faire croisade contre le numéraire. Les pays s’apprêtent à supprimer les grosses coupures, invoquant les arguments psalmodiés par New Delhi. Mais personne n’est dupe de ce qui est véritablement à l’oeuvre‡: une offensive contre notre vie privée et un contrôle accru de notre quotidien par les autorités.
    L’odieux manège de l’Inde met en lumière une autre pratique scandaleuse. L’argent représente la valeur de ce que les individus produisent dans le monde réel. Il s’agit d’un titre échangé contre des produits et des services, tout comme un ticket de vestiaire l’est pour un manteau laissé à l’accueil d’un restaurant, ou un billet d’entrée pour une place lors d’un événement. Les responsables politiques ne créent aucune ressource. Les individus, oui. Ce dont l’Inde s’est rendue coupable équivaut à une spoliation à grande échelle du patrimoine des individus, et cela sans le plus petit commencement de procédure officielle. Un acte proprement scandaleux pour un gouvernement élu par la voie démocratique et que l’on escompterait davantage de pays tels que le Venezuela. Comme on pouvait s’y attendre, le gouvernement minimise le fait que pour l’Inde, cette manipulation représente une manne exceptionnelle de l’ordre de dizaines de milliards de dollars.
    En dérobant la propriété de ses habitants, en accentuant la paupérisation des plus démunis et en sapant la confiance de la société, l’Inde a empoisonné la politique et compromis les futurs investissements, en plus de porter préjudice à ses citoyens de manière immorale et gratuite, et de donner à voir au reste du monde un exemple épouvantable.
    Si l’Inde souhaite réaliser ses aspirations et devenir un acteur majeur à l’international, il lui sut de réduire radicalement les taux d’imposition sur le revenu et la fiscalité des entreprises, et de simplifier sa structure fiscaleŒ; d’ériger la roupie indienne au niveau du franc suisseŒ; d’épurer la réglementation afin que la création d’entreprises se fasse sans frais et dans les meilleurs délaisŒ; et d’effectuer des coupes claires dans cet ensemble pléthorique de normes qui transforment le moindre projet d’infrastructure en entreprise pharaonique.

L’UE survivra-t-elle ?

L’Italie lorgne-t-elle vers une sortie de l’UEŒ? La prétendue réforme de la gouvernance, rejetée par les Italiens lors du référendum de décembre 2016, a mené à la chute du gouvernement et mis la question sur la table. Les citoyens sont de plus en plus favorables à une sortie de l’Union, mais cette option ne remédiera pas aux malheurs de l’Italie.
    Le problème de l’Italie –‡et celui de bien d’autres pays de l’UE‡– est avant tout structurel. Ces dysfonctionnements ne disparaîtraient aucunement si l’Italie décidait de faire bande à part. Son système bancaire est affaibliŒ; d’une façon ou d’une autre, il faudra remettre les banques à flot. Le déficit public a enflé et atteint des proportions helléniques.
    Au lieu des remaniements profonds attendus –‡tels que la réduction substantielle des impôts, et la simplification radicale et intégrale du code des impôtsŒ; l’assouplissement de l’actuelle législation du travail, défavorable à la croissanceŒ; allégement de l’accablante réglementation et dégonflement de l’administration hypertrophiée‡–, les réformes consenties par l’Italie ont été minimes. Voilà pourquoi la croissance économique y est pratiquement inexistante.
    Une désagrégation de l’UE –‡ce à quoi équivaudrait le retrait de l’Italie‡– provoquerait un cataclysme géopolitique. Les vieux démons contenus depuis la Seconde Guerre mondiale se déchaîneraient de nouveau. Dans ces circonstances, et au vu de l’ardeur belliqueuse manifestée par la Chine dans le Pacifique, la situation ne présagerait rien de bon.

Une dette bien mal gérée

A une époque fortement marquée par des pratiques économiques douteuses, une manoeuvre n’a guère retenu d’attention‡: la gestion hasardeuse de la dette nationale opérée par le Trésor américain. Au vu des taux d’intérêt anormalement faibles –‡car comprimés par la Réserve fédérale‡–, on penserait que l’Oncle Sam multiplierait les émissions d’obligations à long terme afin de bénéficier de coûts extrêmement bas. Il n’y a pas si longtemps, une obligation du Trésor à 30‡ans garantissait un rendement habituel de plus de 7‡%, alors que ces derniers temps, ce taux gravite à moins de 3‡%.
    Mais les petits génies du Trésor ont choisi de rabaisser à cinq ans la durée de vie moyenne de la dette publique. Une solution à court terme, qui n’a fait que réduire de manière artificielle le coût du financement de la dette, et dégager davantage de fonds infusés par la suite dans de ruineuses initiatives nationales. La démarche est l’illustration parfaite des procédés employés par le régime de M. Obama dans toutes les facettes de sa gouvernance. (L’exemple le plus flagrant de cette myopie intellectuelle et destructrice fut le retrait précipité en 2011 des forces américaines du territoire irakien, ordonné par M.‡Obama en vue de multiplier ses chances de réélection. Regarde bien, chère Amérique, proclamait-il, la guerre contre le terrorisme tire à sa fin, et nous avons gagné la partie. Cette victoire durement acquise contre le terrorisme islamique en Irak se solda en réalité par un immense gâchis. Le vide laissé par les forces armées permit alors l’émergence de l’Etat islamique.)
    Les taux d’intérêt repartent désormais à la hausse. Si le plus gros des propositions présentées par Donald Trump en matière de fiscalité, de santé et de réglementation venait à être adopté, l’économie américaine connaîtra un réel renouveau de croissance. Les demandes de crédits augmenteront, tout comme le coût pour en bénéficier. De ce fait les dépenses de Washington liées au remboursement des taux d’intérêt sur sa dette se multiplieront dans les années à venir.
    Fort heureusement, il est encore temps d’émettre en masse des obligations à long terme, à des coûts historiquement bas. Il nous faudrait suivre l’exemple de ces pays qui ont émis des obligations d’Etat assorties d’échéances à très long terme. Selon Larry Kudlow, économiste réputé, l’Oncle Sam devrait vendre au plus offrant des obligations souveraines à 100‡ ans. Si le Mexique, l’Irlande et la Belgique sont capables de s’en tirer, nous le pourrons également. L’Autriche a émis des obligations à 70‡ans, tandis que celles émises Grande-Bretagne oscillent entre 40 et 50‡ ans.
    Dès l’entrée en fonction de Donald Trump, le Trésor devrait annoncer la vente par l’Oncle Sam, dans les quinze mois à suivre, de plus de mille milliards d’obligations à cent ans. Ces obligations à très longue échéance trouveront-elles preneurŒ? Elles déclencheront sans aucun doute une ruée générale.
    La désastreuse politique d’achat menée par la Réserve fédérale, qui a fait mainmise sur plusieurs milliers de milliards de dollars d’obligations souveraines des Etats-Unis et de titres adossés à des créances immobilières, a entraîné une pénurie d’obligations chez les acteurs non gouvernementaux. Conjuguée à l’extrême faiblesse des taux d’intérêt, cette raréfaction a causé des ravages chez les fonds de pension et les assureurs. Ces organismes et autres détenteurs d’éléments de passif à long terme ont cruellement besoin d’acquérir des actifs dits sans risque, assortis de taux d’intérêt «ŒnormauxŒ» afin de remplir leurs futurs engagements.
    En outre, il est essentiel que le nouveau gouvernement fédéral empêche la Fed de se procurer un seul de ces titres. Il faudra également prescrire à cette dernière de réduire progressivement son portefeuille de plus de quatre mille milliards de dollars. Lorsqu’une obligation arrive à échéance, le principal ne devrait pas être réinvesti. A contrario, il y a lieu de le réinjecter dans les marchés du crédit privé, où il pourra être exploité de façon à contribuer à l’essor de l’économie.
    D’ailleurs, même si notre banque centrale, encline aux égarements, a officiellement enterré l’assouplissement quantitatif, elle a par ailleurs tout de même prorogé la durée de vie de ses obligations. David Malpass, spécialiste en politique monétaire, a judicieusement fait valoir qu’outre la pénurie d’obligations, cette manoeuvre contradictoire avait entraîné un assèchement du crédit disponible pour les petites et nouvelles entreprises. En conclusion, tant l’Oncle Sam que la Fed ont suivi la voie radicalement opposée de celle qu’ils auraient dû emprunter. Le gouvernement fédéral raccourcit la durée de vie de sa dette, tandis que la Fed allonge quant à elle l’échéance de son portefeuille obligataire.


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