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L’Afrique doit-elle craindre Trump comme président des Etats-Unis ?

Par Harley Kenguéléwa le 2 Juin 2016


À l'heure actuelle, on ignore qui rédige la plateforme de politique commerciale extérieure de Donald Trump, particulièrement à destination de l’Afrique. Mais ses prises de position et ses écarts de langage nous donnent toute légitimité pour nous poser la question suivante : se désintéresserait-il de l’Afrique sur le plan économique s’il était élu ?



L’Afrique doit-elle craindre Trump comme président des Etats-Unis ?
Jamais une élection n’aura été suivie avec tant d’attention de par le monde. Alors que Barack Obama, pendant toute la durée de son mandat, s’est évertué à donner une image de l’Amérique moins arrogante et à réconcilier la nation d’oncle Sam avec le reste du monde pour tenter de rattraper la désastreuse politique étrangère menée par son prédécesseur, le probable candidat républicain à la Maison Blanche face à la démocrate Hillary Clinton – et peut-être le prochain homme le plus puissant de la planète – gagne des voix en soufflant sur les braises de l'intolérance, de la peur et d’un nationalisme chauvin aux forts relents xénophobes. Les experts sont unanimes pour dire qu’une éventuelle élection de Donald Trump à la magistrature suprême remettrait complètement en cause l’axe Washington-Bruxelles, capitale diplomatique d’une Europe qui verrait d’un très mauvais œil le fait d’avoir « The Donald » comme principal interlocuteur dans une économie de plus en plus mondialisée. De surcroît, l’islamophobie clairement affichée du candidat américain pourrait entraîner des représailles d’ordre commercial émanant des pays du Moyen-Orient. Les principales places financières du globe, peu friandes de ce genre de scénario-catastrophe sur fond d’incertitude géopolitique, verraient à coup sûr leur indice boursier chuter brutalement, compromettant durablement les perspectives de croissance.
 
Mais qu'en est-il de l’Afrique ? Difficile d’imaginer Donald Trump, une fois élu, jouant les VRP de luxe en compagnie de plusieurs patrons de multinationales pour séduire les entreprises implantées sur le continent, ou bien dépêcher sur place son secrétaire d’Etat – partageant sans doute les mêmes idées, valeurs et croyances que les siennes, à moins que le Sénat ait décidé de bloquer la nomination de ce dernier – dans le cadre d’une diplomatie économique proactive, afin de mobiliser tout le réseau d’ambassades et autres outils régaliens au service des intérêts commerciaux américains, alors que le nouveau chef de l’exécutif aura tenu, avant et pendant sa campagne, des propos hostiles et méprisants sur l’Afrique.

Des conséquences économiques…

En 2013 pourtant, Donald Trump s'enorgueillissait d'entretenir d’excellentes relations avec l’ancien président sud-africain Nelson Mandela. Mais un an plus tard, il déclarait que l’Afrique du Sud était un pays ravagé par le chaos et l’anarchie. Lors de la crise sanitaire déclenchée par la reprise du virus Ebola en 2014-2015, il faisait état d'une rumeur selon laquelle toute l’Afrique était un foyer d’épidémie – bien que quelques pays seulement aient été touchés par la fièvre – et prévenait que tout Américain se rendant dans la région pour combattre ce fléau ne serait pas autorisé à réintégrer le « Land of freedom ». Lors de sa tournée africaine en 2013, Barack Obama avait annoncé un plan de 7 Mds$ visant à fournir l'accès à l'électricité dans les pays d’Afrique subsaharienne.

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La réponse de Trump ne s’était pas fait attendre : « Chaque centime prélevé sur les 7 milliards de dollars destinés à l’Afrique sera détourné. La corruption y est endémique ». Et d’ajouter, avant le voyage du président en exercice sur le continent, que cette tournée africaine était un gaspillage monstre de l'argent des contribuables américains. Sans oublier cette fameuse phrase prononcée récemment lors d’un meeting à Indianapolis : « Certains Africains sont des sots paresseux, tout juste bons à manger, faire l’amour et voler. »
 
Pour replacer la question dans un contexte économique, toutes ces paroles peuvent être interprétées à juste titre comme un désintérêt total à l'égard de l’Afrique. A ce titre, Donald Trump serait tenté par exemple d’abroger la loi African Growth Opportunities Act (AGOA), initiée par Bill Clinton en 2000 et renouvelée par Barack Obama jusqu’en 2025, permettant à près de 40 pays du sud-Sahara de bénéficier d’exemption de droits de douane lorsqu’ils exportent un ensemble de produits aux Etats-Unis, et pourrait faire valoir des arguments selon lesquels ces nations n’accordent pas en retour de préférences commerciales aux exportations américaines à destination du continent. Certes, une remise en cause de cette loi plomberait quelques secteurs d’activité comme ceux de la volaille en Afrique du Sud, ou encore l’industrie textile. Mais en réalité, si l’on en croit un rapport du Congrès, l’Afrique du Sud et le Nigéria constituent à eux seuls l’essentiel des exportations africaines dans le cadre de ce traité, et il est fort à parier que seuls ces deux Etats seraient durement touchés en cas d’abrogation de l’AGOA.

… largement contrebalancées par les nombreux liens tissés avec les nations émergentes

D’une manière générale, les échanges commerciaux entre les Etats-Unis et l’Afrique dans son ensemble sont dérisoires en comparaison des liens économiques tissés avec d’autres puissances émergentes, comme par exemple la Chine.
 
L’Empire du Milieu a en effet compris très tôt que faire des affaires avec l’Afrique lui donnerait l’opportunité d’accéder à un gigantesque marché de 700 millions de consommateurs, caractérisé par l’émergence d’une classe moyenne au pouvoir d’achat grandissant. Une excellente raison pour la Chine d’investir dans des secteurs porteurs tels que le BTP, l’agrobusiness, les biens de consommation, la téléphonie mobile, etc. … Le géant asiatique est ainsi devenu le premier partenaire commercial du continent et compte bien consolider et renforcer sa position hégémonique dans les années à venir. A titre de comparaison, selon les données du Département du commerce, les échanges commerciaux entre les États-Unis et l’Afrique ont atteint 63 Mds$ en 2013, contre… 200 Mds$ pour la Chine, soit plus de trois fois plus. L’Inde, moins « exubérante » que son homologue asiatique, monte néanmoins lentement mais sûrement en puissance, conformément à son ambition de répondre aux besoins d'élargissement et de diversification de ses marchés en Afrique. Sa présence est néanmoins beaucoup plus marquée dans la sphère anglophone.

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Sous l'impulsion de l’ancien président Lula da Silva, le Brésil est parvenu à insuffler une nouvelle dynamique dans ses rapports économiques avec le continent, notamment avec les pays lusophones comme l’Angola et le Mozambique, mais aussi avec des pays francophones tels que le Sénégal, le Bénin et la République démocratique du Congo. La France, consciente d’avoir raté le coche face au décollage économique de l’Afrique, tente de reconquérir des parts de marché en nette diminution depuis de nombreuses années.
 
Le concept d’« hyperpuissance américaine » cher à Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères, se caractérisait par la capacité des Etats-Unis à imposer leur volonté au reste du monde sur les plans militaire, technologique, économique, financier et géopolitique. Aujourd’hui, même dans l’éventualité d’une élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, la multiplicité des partenaires commerciaux avec le continent fait perdre à cette expression une bonne partie de son sens. L’Afrique peut dormir tranquille, mais souhaitons tout de même une victoire du camp adversaire...


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