Portrait

Jean-Baptiste Bikalou, prince du pétrole et du gaz

Par Par Hyacine Kakou-Amondji le 6 Novembre 2015


Le créateur et PDG de Petro Gabon est depuis 2011 à la tête de la Chambre de commerce, d’agriculture, d’industrie, des mines et de l’artisanat du pays. Une reconnaissance pour ce businessman devenu l’un des ténors de l’économie gabonaise.



Crédits : Thierry Ricordeau
Crédits : Thierry Ricordeau
L’homme ne connaît pas les demi-mesures. Il a installé le siège social ultra-moderne de son entreprise, à Owendo, dans la périphérie sud de Libreville. Juste en face, la station service flambant neuve aux couleurs vert et blanc de Petro Gabon (PG), est le symbole d’une réussite locale qui s’affiche fièrement aux abords des grands axes routiers du Gabon. De son vaste bureau, le PDG a une vue imprenable sur le flot incessant de voitures et de poids lourds, caractérisant le dynamisme de cette zone industrielle. A 56 ans, Jean-Baptiste Bikalou est un membre influent du cercle très fermé des grands patrons gabonais. Inspirant parcours que celui de cet entrepreneur bien décidé à s’imposer comme un acteur-clé du développement socio-économique de son pays. L’histoire du junior qui a talonné les majors de l’industrie pétrolière est celle de Petro Gabon (PG). En une décennie, l’entreprise s’est taillé la place enviable de numéro un de la distribution de gaz au Gabon et s’est positionnée comme le deuxième distributeur de produits pétroliers, derrière le français Total. Pourquoi parle-t-on tant de cette réussite ? Sans aucun doute parce que, contrairement aux autres pays, notamment le Cameroun voisin, les grands entrepreneurs y sont peu nombreux. D’autant qu’il existe ici une forte tradition du salariat et que le dynamisme entrepreneurial n’est pas très répandu.

Syndrome hollandais

« Dans un pays comme le Gabon, qui compte aujourd’hui 1,5 million d’habitants, nous ne sommes pas très nombreux, il faut le reconnaître, analyse le créateur de Petro Gabon. Mais nous sommes un pays producteur de pétrole. Là, comme on dit : il y a le “syndrome hollandais” qui joue. Très tôt, la main-d’œuvre a été attirée par les carrières administratives et politiques. Il est clair que nous n’avons pas une très grande culture entrepreneuriale et les ressources humaines sont allées vers des carrières où il n’y a pas autant de stress et de sacrifices comme c’est le cas dans l’entrepreneuriat. » Ayant abandonné son statut de salarié au début des années 2000 pour embrasser le métier de chef d’entreprise, il pense que la réussite entrepreneuriale a également pour vocation de susciter l’émulation chez les jeunes. Jean-Baptiste Bikalou l’affirme avec conviction : « La voie de la réussite au Gabon n’est pas seulement la voie politique ou administrative, ou alors de salarié, on peut également être entrepreneur et réussir sa vie. » Auréolé d’une longue carrière de haut cadre et rompu aux méthodes de management international acquises lors de son passage dans une multinationale, l’homme est fier de décrire son cursus universitaire local et international, reconnaissant volontiers le rôle joué par l’Etat gabonais dans la formation des élites du pays. Après deux années d’études en sciences à Libreville, il s’envole pour la France et obtient une maîtrise en chimie physique à l’université de Nancy, puis un DESS à l’Institut d’administration des entreprises (IAE) de Paris. Rentré au pays, Jean-Baptiste Bikalou intègre Air Gabon où il reste dix ans. Occupant tour à tour des postes à responsabilité à la direction financière, puis à la division commerciale, il est affecté trois ans à Port-Gentil, en tant que représentant d’Air Gabon. Dans la capitale économique, ses fonctions le mettent au contact des clients pétroliers de la compagnie aérienne. Ces rencontres lui donnent le goût de l’industrie de l’or noir et il finit par rejoindre Shell Gabon. Fourbissant ses armes au sein de la filiale distribution Pizo Shell, il sera affecté à Shell Cameroun, en qualité de directeur de réseau pour le Cameroun et l’Afrique centrale.

Un succès "made in Africa"

Cette nouvelle expérience hors du pays, le rend admiratif du dynamisme économique qui prévaut ailleurs. « Il faut rendre hommage à nos frères et amis de l’Afrique de l’Ouest et du Cameroun. Je suis toujours admiratif de leur capacité entrepreneuriale car ils ne sont pas forcément issus de pays riches en matières premières. Quand on voit leur dynamisme, ça pousse à l’action. » En 1997, revenu au Gabon comme directeur général de Pizo Shell, il finit par quitter la compagnie en 2001. Cette année charnière dans la carrière de Jean-Baptiste Bikalou, marquera le passage du statut de salarié à celui de patron. Devenant ainsi le concurrent de son ancien employeur ! A l’origine, en créant Petro Gabon, le PDG explique avoir eu une ambition : « Même si nous ne sommes pas nombreux au Gabon, nous avons la capacité d’entreprendre. » Porteur d’un projet prometteur, muni de son business plan et de ses économies, l’ancien cadre recherche des actionnaires pour lui permettre de lever le capital de 1,5 milliard de FCFA (2,3 millions d’euros), dont il a besoin pour créer son entreprise. Très vite, il parvient à convaincre des privés gabonais qui acceptent de le rejoindre dans cette aventure. « C’est un choix stratégique à faire lorsque l’on démarre une entreprise comme celle-là. Soit vous vous dites que vous voulez avoir la majorité des parts et vous vous fermez des portes, ou alors vous acceptez d’être challengé par d’autres partenaires », affirme celui qui est le premier actionnaire de l’entreprise dont il détient 20 %. Finalement, la société démarra ses activités commerciales en mars 2002, ciblant principalement la distribution de gaz butane. Le créneau de Petro Gabon : rapprocher le gaz du consommateur en optant pour un approvisionnement de proximité, notamment en fournissant les magasins de quartier en bouteilles de gaz. Unique structure locale à proposer ce service, PG s’impose après deux mois d’activité comme le numéro un dans le segment de la distribution du gaz butane. Depuis, PG a élargi ses activités à la distribution de produits pétroliers et vend du carburant à travers son réseau de 21 stations-service. Dans ce secteur, elle se hisse en deuxième position et détient environ 35 % de parts de marché face à Total, Engen et Oil Lybia. Une belle réussite pour une ancienne junior. Fleuron de l’économie gabonaise, PG est une fierté pour le pays et une référence dans son secteur. D’ailleurs, en demandant aux élites de Libreville d’identifier les grands entrepreneurs locaux à la réussite inspirante, le nom de Jean-Baptiste Bikalou revient toujours. Celui-ci partait d’emblée avec des atouts indéniables : expérience du management, financement de taille et expertise dans le domaine des carburants. Le choix du secteur d’activité est déterminant dans le succès d’un entrepreneur, souligne d’ailleurs Jean-Baptiste Bikalou. Humble, le PDG soutient qu’au-delà de son histoire personnelle et celle de Petro Gabon, « ce qui est le plus important est la contribution que nous pouvons avoir dans le développement économique de notre pays». Mais, voilà, au Gabon ne devient pas grand patron qui veut.

Un homme de réseaux ?

Si la plupart des décideurs gabonais louent les capacités managériales du PDG, d’autres mettent en avant son réseau de relations très développé. On le dit ainsi très proche du banquier Henri-Claude Oyima, grand argentier de l’économie gabonaise. La réussite de Petro Gabon s’expliquerait également par la position influente de ses actionnaires, véritables « barons locaux ». Dans un pays ayant une forte empreinte politique, il a longtemps été rare de voir des entreprises à succès sans ramifications avec le pouvoir… 

Rapprochement avec la Turquie

Sans surprise, dix ans après le lancement de PG, Jean-Baptiste Bikalou est plébiscité par ses pairs. En janvier 2011, il se retrouve élu à la tête de la Chambre de commerce et d’industrie du Gabon. Très sollicité, l’homme prend part à des forums, s’active à l’international pour attirer des investisseurs dans. L’an dernier, il s’est personnellement impliqué pour le renforcement de la coopération turcogabonaise. En juillet 2012, il participe à la visite officielle du président gabonais Ali Bongo Ondimba en Turquie. Objectif : consolider les relations entre Libreville et Ankara dans les domaines économique et commercial. Plus récemment, en janvier dernier, il était présent lors du forum d’affaires TurquieGabon organisé à Libreville. A cette occasion, l’imposante délégation turque était conduite par le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan en personne. Le manager Bikalou est présent sur plusieurs fronts. Comment parvient-il à gérer ? Considérant l’organisation comme un pilier stratégique de la réussite, il avoue avoir appris à organiser ses équipes pour atteindre ses objectifs. « Pour moi, JeanBaptiste Bikalou est le meilleur spécimen de l’entrepreneur gabonais qui a réussi, confie un chef d’entreprise. C’est quelqu’un qui s’est fait tout seul et qui gère aujourd’hui la Chambre de commerce. Il essaie d’aider d’autres entrepreneurs en leur disant qu’il est possible de réussir dans les affaires. » Pourtant, en 2001, le pari de JeanBaptiste Bikalou était risqué. L’industrie est alors dominée par les majors Total et Pizo Shell, dont la farouche opposition a été une contrainte majeure pour Petro Gabon. Quelle multinationale aurait voulu d’une entreprise locale comme concurrente ? Comment devenir un acteur de premier plan du marché de la distribution de gaz et de produits pétroliers dans une économie nationale dominée par l’or noir ? En fin connaisseur du secteur pétrolier, Jean-Baptiste Bikalou a su tirer profit d’une situation qui lui était a priori défavorable. Non seulement il s’est imposé face aux majors, mais il est parvenu à prouver que les Gabonais pouvaient faire preuve de « performances entrepreneuriales et managériales ». De quoi redonner l’espoir après la débâcle de tant de PME locales et de sociétés para-étatiques. Pourtant, Petro Gabon doit, comme les autres entreprises locales, faire face aux défis du secteur de la distribution. Certes, de nombreux ménages cuisinent au gaz butane. De quoi assurer le développement du marché. Oui, sauf que les livraisons à l’intérieur du pays ne satisfont pas toujours la demande, et les pénuries sont fréquentes. La Société gabonaise d’emplissage des produits pétroliers (SGEPP) ne parvient pas à suivre les besoins croissants en gaz domestique. Pour résorber le déficit de production de bouteilles de gaz, PG disposera bientôt de son propre centre d’emplissage de gaz à Port-Gentil. Afin de supporter les investissements nécessaires à son développement, en 2010, après dix mois de travail avec BGFI Bourse, l’entreprise a souscrit un emprunt obligataire de 7 milliards de FCFA (10,7 millions d’euros) auprès de la Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale (BVMAC), une institution financière de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac). Petro Gabon compte aussi sur ses propres ressources pour se développer. Moyenne d’âge de ses salariés : 32 ans. Et l’entreprise met un point d’honneur à recruter les meilleures compétences pour accompagner sa croissance. Depuis deux ans, l’entreprise diversifie son activité avec la création de filiales spécialisées dans le service, la construction et la logistique, toutes désormais regroupées au sein de la nouvelle entité Holding PG, mise en place le 1er février dernier. Avec un effectif de 700 salariés et un capital de 6,9 milliards de FCFA (10,5 millions d’euros), Petro Gabon a réalisé un chiffre d’affaires de près de 64 milliards de FCFA (97,6 millons d’euros) en 2012. L’odyssée entrepreneuriale de Jean-Baptiste Bikalou devrait donc se poursuivre allègrement. Grâce à un développement réussi au Gabon, le PDG peut maintenant se permettre de lorgner sur les marchés voisins. 


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