Portrait

Issa Diabaté, une vision de l'Afrique

Par Par Elodie Vermeil le 17 Novembre 2015


Pour l’architecte Issa Diabaté, cofondateur du cabinet Koffi & Diabaté, l’un des plus réputés d’Abidjan, c’est un véritable projet, une « vision », qui doit porter l’urbanisme africain de demain. Rencontre avec un homme passionné par son métier et son continent.



La ville émerge de son assujettissement à la production de matières. Comme toute vie, elle s’élève de la pourriture. Elle est un organe-machine qui, comme les vivants, produit des odeurs, des excréments, des déchets. Et par extension des idées, des sensibilités, donc un langage », pouvait-on lire dans le numéro de La Revue noire du premier trimestre 1999, sur le thème « la ville dans la création ». L’auteur ? Un certain Issa Diabaté, associé de l’architecte Guillaume Koffi au sein du cabinet Koffi & Diabaté Architectes, basé à Abidjan en Côte d’Ivoire. A l’heure où les vastes opérations immobilières lancées dans l’urgence par des gouvernements acculés et menées par des entrepreneurs privés s’inscrivant parfois dans une démarche plus affairiste qu’architecturale font des mégapoles du continent des cités dortoirs à l’anarchie déshumanisante, le cabinet Koffi & Diabaté Architectes véhicule une vision de la ville africaine, de ses besoins et de son agencement où l’architecture se veut avant tout sacerdoce et non simple gagne-pain. C’est en 1994 qu’Issa Diabaté rejoint Guillaume Koffi, d’abord en tant que stagiaire, puis comme chargé des projets architecturaux, au sein du cabinet SAU GK (Société d’architecture et d’urbanisme Guillaume Koffi), avant de cofonder, avec Guillaume Koffi, Koffi & Diabaté en 2001.

Encore étudiant aux Etats-Unis, il a décidé de venir voir ce qui se faisait sur le marché local et est entré en contact avec Guillaume Koffi. « Vous savez, en architecture, on ne peut pas tricher, explique ce dernier. Les talents se décèlent tout de suite, à travers le coup de crayon, mais aussi l’intellectualisation et la conceptualisation d’un projet. Quand on voit débarquer un tel potentiel, on n’a pas envie de le laisser partir. Pour moi, Issa est tout simplement le meilleur architecte de sa génération. » On ne présente plus Guillaume Koffi, président de l’Ordre national des architectes de Côte d’Ivoire depuis 2006. Il a fait ses armes au début des années 1980 dans les cabinets Goly Kouassi, Blé Yangra, et dans celui de Jacques Labro, au sein duquel il a participé au concours Tête Défense (qui a donné lieu à la construction de la Grande Arche de La Défense) et à celui de l’opéra Bastille à Paris. Issa Diabaté, de dix ans son cadet, apparaît aujourd’hui comme son indissociable complément.

Il est le fils d’Henriette Diabaté, ministre de la Culture puis de la Justice sous les présidences respectives d’Houphouët-Boigny et de Laurent Gbagbo, secrétaire générale du Rassemblement des républicains, et actuellement grande chancelière de l’Ordre national ivoirien. Son père, Lamine Diabaté, fut directeur national de la BCEAO, ministre de l’Economie et des Finances sous Houphouët-Boigny, membre du Conseil économique et social, grand officier de l’Ordre national ivoirien, et l’un des 12 sages qui ont rédigé la Constitution ivoirienne. « Ma filiation m’a donné l’envie d’exister par moi-même, et non en tant que “fils de” », expliquet-il lorsque l’on aborde avec lui l’incidence de sa famille sur sa carrière. Carrière à laquelle il ne se destinait pourtant pas, puisque c’est par un bachelor de finance qu’il a entamé son cursus universitaire à la George Washington University de Washington DC : « Quand j’ai dit à mes parents que je voulais faire de l’architecture, leur réaction n’a pas été très encourageante. Comme j’avais plutôt envie d’une vie plaisante, je me suis orienté vers des études de business, pour m’apercevoir que je n’avais pas vraiment d’affinités avec ce milieu. Mais j’ai quand même terminé mon cycle, et, pendant ces trois ans, j’ai continué à dessiner et pris des cours de sculpture, de peinture, de photo, d’histoire de l’art, ce qui m’a permis de postuler avec un book assez complet au master d’architecture. » Fin 1991, sitôt son bachelor obtenu, Issa Diabaté entre en stage chez Devrouax & Purnell, une agence de Washington considérée comme un acteur majeur du renouveau urbain de la ville dans les années 1980. Quelques mois plus tard, son dossier est accepté par 11 des 14 établissements auprès desquels il postule… dont le MIT et l’université de Yale, sur laquelle se portera son choix final. Il est alors motivé par un coup de cœur pour l’ambiance qui régnait sur le campus. « Les étudiants du master d’architecture venaient d’horizons très différents, ce qui créait une émulation positive et une sorte de foisonnement d’énergies à la fois opposées et complémentaires. Pour une quarantaine d’étudiants, on peut dire qu’il y avait presque autant de sensibilités différentes, avec autant de façons de s’exprimer. » 

Ensuite, tout va très vite. En 1995, son master en poche, Issa Diabaté rentre en Côte d’Ivoire et intègre le cabinet SAU GK. Architecte de talent au sein d’un cabinet reconnu, il se fait également un nom dans le monde du design, un « hobby » qu’il a un peu laissé de côté depuis quelques années, bien que ses œuvres figurent actuellement dans l’exposition collective « Design en Afrique : s’asseoir, se coucher et rêver », qui se tient au musée Dapper à Paris jusqu’au 14 juillet 2013. Lauréat en 1998 du Prix de la créativité décerné par l’Union européenne au salon du design de la biennale de Dakar (Dak’art), il a ensuite pris part à de nombreuses manifestations internationales. Dans le même temps, le cabinet multipliait les réalisations d’envergure dans le pays et la sous-région : siège du port autonome d’Abidjan, grande mosquée du Plateau, ensemble immobilier CGRAE/UEMOA, bureau de presse de l’ambassade des Etats-Unis en Côte d’Ivoire, bureaux de Coca-Cola West Africa, ambassade de Côte d’Ivoire à Abuja (Nigeria), siège de la Sotelma (Société des télécommunications du Mali) à Bamako… Une carrière fulgurante, mais pas exempte de difficultés. « La chose la plus stable est la fréquence à laquelle on rencontre des obstacles, souligne non sans humour l’intéressé. L’important, c’est de comprendre leur origine et de faire en sorte que cela ne se reproduise plus. Sur le long terme, c’est enrichissant, et même constructif. Dans notre métier, les obstacles, c’est perdre des concours d’architecture, un client, ou bien ne pas se faire entendre des pouvoirs publics. » Difficile en effet, dans le contexte d’urgence actuel, de concilier la vision d’une ville pensée pour le « mieux vivre ensemble », si chère à Guillaume Koffi et Issa Diabaté, et les impératifs de l’agenda politique – dans le cas du gouvernement ivoirien, la promesse de construire 50 000 logements par an pour répondre à un défi cit évalué à 400 000. « Chacun est dans son rôle ; pour le politique, la “vision” est une perte de temps, pour nous, elle est fondamentale. Le problème en Côte d’Ivoire, comme dans d’autres pays d’Afrique, c’est que l’on a affaire à un urbanisme par défaut, avec une ville qui évolue là où il y a de la place, et se développe de façon anarchique, en dépit du bon sens, sous la pression des besoins. Mais la mise en œuvre d’un certain type de vision et de ville axés autour de concepts de développement durable reste possible : le Rwanda et Singapour en sont de bons exemples. Et on commence peu à peu à nous écouter : en 2011, l’Etat nous a sollicités pour mener une réflexion sur la restructuration et l’aménagement de la baie de Cocody. »

Le succès de l’agence, aujourd’hui leader sur le marché, s’est bâti par couches successives. « C’est vrai qu’on parle de nous depuis quelques années, mais cela fait dix huit ans que je suis dans la profession, donc ce n’est pas venu du jour au lendemain et il y a beaucoup de travail derrière », précise Issa Diabaté. « Notre réussite tient aux douze à quatorze heures de travail que nous fournissons chaque jour, renchérit Guillaume Koffi . Il n’y a pas de secret : on peut avoir du talent, des relations, mais sans travail on ne tient pas sur la durée. » Et Issa Diabaté 
poursuit : « Certains projets, comme la grande mosquée du Plateau, nous ont permis de faire des bonds professionnels. Cela nous a fait mûrir et nous a permis de prendre confiance en nos capacités. » Nous entamons notre visite de l’agence : ici l’open space, cœur de l’entreprise et véritable salle des machines où s’activent les diff érents corps de métier du cabinet. Tout un pan du mur du fond est dévolu à la bibliothèque, garnie de luxueuses éditions de livres d’architecture et de design. Entre deux iMac, des plans à la précision millimétrique tracés d’une main experte recouvrent bureaux et tables à dessin, parsemés de Rotring et de crayons de couleur. De l’autre côté du couloir, la salle de réunion, aux murs tapissés de biographies des grands noms de la profession : Mies van der Rohe, membre du Bauhaus et père du Less is more, ou encore Oscar Niemeyer, qui a conçu et réalisé Brasilia – « Une sensibilité qui me parle, parce qu’on sent un peu d’Afrique dans sa façon d’aborder les choses, un aspect poétique, lyrique, qui me touche énormément », développe Issa Diabaté. L’architecte-designer ivoirien nous parle de sa vision du métier, qu’il aspire à faire évoluer, et du projet de création d’un Institut d’architecture qui devrait à terme devenir une école, avec un programme de formation continue, mené en partenariat avec l’Union internationale des architectes. Si tout se passe comme prévu, l’Institut devrait voir le jour dans les deux ans, et l’école, ouvrir ses portes d’ici quatre à cinq ans. En attendant, Issa Diabaté mène de front diverses activités destinées à replacer l’architecture et l’architecte au cœur de l’environnement bâti : à travers son implication dans l’ONG Adam, à laquelle appartient également Guillaume Koffi , il œuvre depuis trois ans à développer un urbanisme de proximité, en harmonie avec l’environnement d’Assinie, station balnéaire située à quelque 80 km d’Abidjan. L’une des grandes satisfactions dont pourrait se prévaloir notre homme ? « Avoir contribué à susciter de nouvelles vocations. Ce métier, qui ne faisait plus rêver personne depuis la fi n des années 1980, opère un retour en grâce, avec un regain d’intérêt, notamment parmi les jeunes. Avoir pu y contribuer d’une manière ou d’une autre vaudrait toutes les réussites professionnelles que nous avons pu rencontrer au cours de notre carrière. »


Dans la même rubrique :
< >

Mercredi 23 Novembre 2016 - 09:43 Dominique Siby, créateur de produits de luxe

Facebook



Découvrez le sommaire des derniers numéros du magazine


Inscription à la newsletter