Rédigée le 3 Mai 2017

Croissance inclusive : changer de paradigme

La conjoncture économique actuelle, plus difficile que les années précédentes, ferait presque oublier l’essentiel : avec une progression annuelle moyenne de plus de 5% depuis le début des années 2000, l’Afrique est la vice-championne du monde sur la période, derrière l’Asie.


Numéro 44, daté Mai 201.
Numéro 44, daté Mai 201.
Il n’empêche, cette croissance est loin d’avoir profité à tous, l’élasticité de la pauvreté à la croissance étant la plus faible au monde sous nos latitudes africaines. En somme, il ne sut pas de mettre en oeuvre des politiques de soutien à la croissance, encore faut-il veiller à ce que les effets positifs de celle-ci soient partagés par tous. C’est la fameuse croissance inclusive, qui sera notamment au coeur des débats du World Economic Forum on Africa 2017 de Durban (3 au 5 mai, voir pp. 52-56). Pour y parvenir, les principaux leviers d’action sont connusŽ: politiques industrielles créatrices d’emplois, fiscalité redistributive, amélioration de l’accès à l’enseignement et aux services de santé, infrastructures publiques de qualité… Et les exemples de réussites nationales existent (Corée du Sud, Taïwan, Chili, Uruguay…). La tentation est dès lors grande pour nos Etats de vouloir copier une recette éprouvée ailleurs. Une approche qui a assurément ses mérites (si cela a marché là-bas, cela peut fonctionner ici), mais qui reste néanmoins prisonnière d’un champ des possibles restreint, cantonné aux expériences passées des autres. En somme, on cesse d’innover alors que l’urgence d’inventer de nouvelles approches inclusives de développement n’a jamais été aussi forte. Un constat que l’on peut à bien des égards rapprocher de la métaphore du progrès développée par l’Américain Peter Thiel, cofondateur des entreprises PayPal et Palantir. Dans son essai De zéro à un: comment construire le futur, l’entrepreneur identifie deux approches du progrèsŽ: un progrès horizontal ou encore incrémental, et un progrès vertical ou exponentiel. Pour lui, nos sociétés seraient bâties autour de la notion de progrès incrémentalž; un univers où les évolutions se feraient par incréments successifs, l’idée étant de répliquer ce qui s’est fait et a marché ailleurs. Et puis, il y a le progrès vertical ou exponentiel, beaucoup plus rare, et fondé sur une dynamique entièrement disruptive. C’est notamment l’apparition de nouveaux modèles d’affaires et l’accélération des ruptures technologiques. Le développement de la téléphonie mobile, parti de rien en Afrique au milieu des années 1990 est un exemple de ce développement exponentiel. Internet, la banque mobile et les réseaux sociaux en sont d’autres illustrations. A chaque fois, on a changé de paradigme pour franchir un palier. De par sa trajectoire personnelle –Žentrepreneur dans la Silicon ValleyŽ–, Peter Thiel songe en premier lieu aux opérateurs privés, lorsqu’il trace les contours de ce progrès. Mais les pouvoirs publics devraient eux aussi pouvoir s’approprier cette logique de progrès exponentiel, au moment de concevoir des politiques destinées à favoriser la croissance inclusive. La contrainte du progrès exponentiel est toutefois…qu’il reste à inventer. Contrairement à l’approche incrémentale, qui améliore l’existant à la marge, et demande donc des compétences de bons gestionnaires, d’administrateurs rigoureux, le développement exponentiel consiste à inventer ce qui n’existe pas encore et à le rendre viable en mobilisant les ressources humaines, financières et matérielles nécessaires. Une tâche démesurée, surtout à l’échelle d’un Etat, qui doit composer avec l’inertie et les intérêts souvent divergents de ses nombreux acteurs. Mais face aux mutations rapides que connaît aujourd’hui le continent, le progrès exponentiel est la seule option qui puisse créer un champ inédit de possibilités de services, de création d’emplois et de prospérité. Une bataille majeure qui, pour être menée à bien, devra d’abord être gagnée dans les esprits. C’est là que commencera le changement de paradigme tant attendu.Ž
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