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Christoph Limmer : « La transition numérique représente une opportunité unique pour l’Afrique »

Par Patrick Ndungidi le 18 Janvier 2017


Christoph Limmer est senior vice-président, responsable du développement commercial et des partenariats stratégiques chez Eutelsat, l'un des plus grands opérateurs mondiaux de satellites . Dans cette interview, il analyse, de manière détaillée, le marché de la télédistribution en Afrique et l’importance du passage à la TNT sur le continent



EUTELSAT 36C ©Airbus  Defence and Space
EUTELSAT 36C ©Airbus Defence and Space

Christoph Limmer ©Eutelsat
Christoph Limmer ©Eutelsat

Comment se présente le marché de la télédistribution en Afrique. Quel est le potentiel de ce marché en termes de chiffres ?

Le marché de la télévision en Afrique bénéficie de l’un des plus forts potentiels de croissance au monde. Environ 60 millions de foyers étaient équipés d’un téléviseur fin 2016 et ce nombre devrait atteindre les 75 millions en 2021, représentant une progression de 25 points en cinq ans. L’essor de ce marché s’explique par plusieurs transformations majeures touchant ce continent, en particulier l’ascension de la classe moyenne (de 30% de la population totale en 2010, la part de la classe moyenne devrait passer à plus de 50% d'ici 2020), couplée à une augmentation significative du revenu disponible, dans un contexte de croissance économique mondiale. La diffusion de la télévision en Afrique est essentiellement assurée par les infrastructures satellitaires et terrestres. En 2016, environ 16 millions de foyers regardaient la télévision, payante comme gratuite, par satellite. Ce nombre devrait passer à plus de 21 millions en 2021, année au cours de laquelle le nombre de foyers recevant la télévision par voie terrestre devrait quant à lui atteindre près de 50 millions. Les réseaux câblés et IP ne jouent ainsi qu'un rôle mineur dans la diffusion de la télévision en Afrique.  Outre les téléviseurs, les contenus vidéo sont désormais de plus en plus visionnés sur de « nouveaux écrans », comme les appareils mobiles et les téléviseurs connectés. Cette tendance procède de la volonté des usagers de pouvoir regarder leurs contenus vidéo n'importe où et n'importe quand, tout en bénéficiant d’un très haut niveau de flexibilité. Cela peut fonctionner correctement d’un point de vue technique si le réseau Internet existe et si le débit proposé est suffisant, ce qui présuppose que les réseaux sur lesquels repose cette connexion Internet ne soient pas engorgés. Or il s’avère que, à l’heure actuelle, les réseaux mobiles peinent à assurer le transport de contenus vidéo fortement consommateurs de bande passante.

Quel rôle Eutelsat joue-t-il dans ce marché ?

En Afrique subsaharienne, près de 1 200 chaînes sont aujourd'hui transmises par les satellites d’Eutelsat, représentant plus de la moitié des chaînes satellitaires existantes sur ce marché. Grâce à une flotte de satellites dont les deux tiers couvre ce continent, notre portefeuille de clients comprend de grands bouquets satellitaires, ainsi que des chaînes de télévision publiques et privées. En assurant également le transport des signaux TV aux têtes de réseaux terrestres, les satellites d’Eutelsat sont aussi au centre du passage au tout-numérique (TNT). Enfin, pour la consommation sur les tablettes et smartphones, nous avons développé des solutions de diffusion vidéo multi-écrans satellite / wifi permettant de visionner des contenus vidéo en format IP.

Quels sont les pays africains où le marché de la télévision par satellite est le plus développé ?

Lorsque l’on observe la part des foyers équipés en réception satellite, l’Afrique du Sud est de loin le marché le plus développé d’Afrique subsaharienne. Plus de la moitié des 10,6 millions de foyers TV reçoivent la télévision par satellite. En seconde place figure la Namibie avec un foyer sur deux, puis la Côte d'Ivoire, la Guinée équatoriale et la République du Congo, où environ 30% des logements sont équipés d’une antenne parabolique. En valeur absolue, le Nigéria compte plus de 2 millions de foyers TV tandis que le Kenya et l'Ethiopie en recense près de 1 million, ce sont donc des marchés importants pour la télévision par satellite. Les marchés qui présentent un fort potentiel de croissance pour la réception satellite sont en particulier la Côte d'Ivoire, la République démocratique du Congo, l'Éthiopie et les pays membres de la SADC (Communauté de Développement pour l'Afrique Australe). Si l’on observe l’Afrique francophone en particulier, l’étude 2016 de TNS Sofres Africascope permet de suivre l’évolution des modes de réception de la télévision à travers l’analyse d’un échantillon représentatif d’individus répartis dans plusieurs capitales politiques ou économiques de sept pays d’Afrique de l’Ouest. Elle révèle que le satellite confirme sa place centrale en Afrique de l'Ouest. L’audience notamment du pôle audiovisuel occupé par le satellite Eutelsat 16A atteint presque un demi-million de foyers, soit l'équivalent de plus de deux millions de téléspectateurs, grâce à son choix de programmes rassemblant plus de 170 chaînes locales et en langue française, dont notamment France 24 et TV5Monde Afrique. Le satellite Eutelsat 16A est également leader sur la télévision gratuite : dans les villes francophones couvertes par cette étude, deux foyers satellite sur trois reçoivent la télévision en libre accès via ce pôle audiovisuel. Les tendances observées à travers l’étude Africascope révèlent qu’il existe une appétence pour une télévision offrant une image de qualité et un large choix de programmes dans les grandes villes d’Afrique de l’Ouest, qui représentent seulement une partie de notre audience complète dans cette région.

Quelle est l'importance de la TNT dans les pays africains ? Quels sont les avantages et les inconvénients en termes de coûts de production pour les opérateurs ?

La transition numérique représente une opportunité unique pour l’Afrique et son paysage audiovisuel : l’intérêt de cette transition ne réside pas seulement dans la possibilité de migrer les services de l'analogique au numérique pour améliorer la qualité de l’image, mais c’est aussi la promesse de nouvelles chaînes et de nouveaux services et davantage de programmes TV produits localement. Les principaux défis liés à la numérisation consistent en l’obtention d’une couverture nationale, ainsi qu’au temps et au coût du déploiement d’une telle transition. Les gouvernements doivent ainsi réussir à toucher l’ensemble des foyers d’un pays, à déployer leur service dans un délai raisonnable et à maintenir les coûts sous contrôle. Les programmes de numérisation en Afrique ont globalement pris du retard, le délai de juin 2015 fixé par l’UIT pour l’arrêt des émissions analogiques n’ayant pas été respecté. La plupart des pays ont négocié séparément, à l’échelle nationale, des délais supplémentaires, impliquant un arrêt de l’analogique sur le continent s’étalant entre 2017 et 2023. Le coût de production ne varie pas de façon significative entre une production destinée à une diffusion sur les réseaux terrestres, câblés ou satellitaires. La différence la plus significative réside dans la couverture. Dans la plupart des cas, les réseaux terrestres ne seront pas en mesure de couvrir l’intégralité d'un pays. Le satellite représente une infrastructure de complément par rapport aux infrastructures terrestres : le signal qu’il émet est disponible immédiatement sur 100% d’un territoire. L’association de ces deux infrastructures permet ainsi d’accélérer le déploiement du numérique.
 

Comment se présente le marché de l’Internet haut débit sur le continent africain ?

L'Internet en Afrique connait la croissance la plus forte au monde, et se développe maintenant plus vite que la téléphonie mobile. Entre 2010 et 2015, les abonnements Internet ont augmenté de 168%, contre une moyenne mondiale de 50%. Cependant le taux de pénétration d’internet haut débit reste faible, et l’offre ne répond pas de manière adéquate aux besoins du continent – il existe une vraie fracture numérique. Le prix des connexions est élevé et l’infrastructure ne couvre qu’une partie restreinte du territoire. L’infrastructure de haut débit par satellite permet de proposer un accès internet fiable à la population, aux entreprises et au secteur public africain, à coût abordable. C’est une offre pour l’instant peu développée en Afrique mais qui apporte une opportunité de développement très intéressante pour le continent.


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