Rédigée le 5 Juillet 2017

Ces mots qui font mal

Du 9 au 12 mai 2017, se sont tenues les journées scientifiques de l’université de Maroua au Cameroun, une initiative de Clément Dili Palaï, jeune et talentueux doyen de la faculté des lettres. Nous sommes en plein dans la renaissance des nations africaines autant par le public que par le thème. D’éminents universitaires sont venus de nombreux pays africains. Le thème, « savoirs locaux », est un élément du triptyque de la renaissance, fait des acquis endogènes, des apports exogènes pour la construction d’une identité de groupe.


Les interventions reflétaient la maturité de plus en plus tangible de la pensée africaine, loin de cette irréconciliable césure entre les fanatiques de la grandeur du passé et ceux pour lesquels tout ne serait que modernisme exogène. On a adopté l’évolution multidimensionnelle des savoirs locaux: obsolescence quand ils sont désormais inadaptés; folklore quand ils ne sont pas exportables (la pêche du mulet avec les dauphins sur les côtes mauritaniennes); universalisation par la transformation avec les technologies nouvelles. Une seule fausse note dont vous verrez qu’elle n’a pas réussi à semer le trouble, ni même l’agacement.
     Un directeur d’un grand centre de recherche occidental a présenté son film intitulé Le Gavage des enfants au nord Cameroun. On y voit une femme qui fait ingurgiter une drôle de potion à son bébé –bouillie de mil dans laquelle elle a incorporé quelques gouttes de l’eau de bain du bébé. Le bébé vomit cette mixture, puis la maman lui donne le sein. A côté de cette scène principale, le narrateur présentait des images secondaires, une fillette imitant les gestes de sa maman avec ses jouets; un petit garçon s’amusant avec un vieux mortier… On passait d’une image à une autre avec une légèreté inouïe. J’ai demandé si ce film présentait un mode d’alimentation ou de traitement. L’homme s’est oŽffusqué me disant que je n’avais rien compris! Justement…
    Un professeur a dénoncé la brutalité du mot gavage appliqué à la scène qu’il présentait. On pense à la brutalité du gavage des oies qui poussent beaucoup d’observateurs à se poser la question de la nécessité de ce traitement qui colle une cirrhose carabinée à des oiseaux afin que l’homme se repaisse de leur foie malade. Mais le professeur lui a surtout signalé qu’en ethnologie, il est indiqué d’utiliser le terme de la langue originelle quand la traduction pourrait être polémique. L’homme a dit que le terme était celui des médecins, explication bien approximative dont usèrent Mesdames Le Pen et Morano, se référant à de Gaulle, la première quand elle refusait d’attribuer la rafle du Vél’d’Hiv à la France, la deuxième en ressuscitant la notion de race.
     Ces mots pour le moins douteux, qu’une certaine Europe utilise quand il s’agit de l’Afrique: on pense à cette équipe de chercheurs qui parlait des Africaines «suitées» d’Evry, terme exclusivement utilisé pour un «animal femelle accompagné, suivi de ses petits»; à ce reportage qui fustigeait le repassage des seins des filles au Cameroun. L’expression en langue originelle, c’est «massage». On voit le gouffŽre entre le massage, universellement positif, et la férocité du repassage.
    La conclusion de cette anecdote est sublime. Aucun Africain ne s’est senti gêné. Ils en ont bien ri, les uns et les autres s’invitant à se «gaver» de savoirs ou de plats locaux, selon qu’ils allaient dans les amphithéâtres ou à table. Ce mot n’a fait de mal qu’à son malheureux utilisateur qui n’en menait plus large.
Découvrez le sommaire des derniers numéros du magazine

Inscription à la newsletter
Facebook