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Baba Zoumanigui : « L’Afrique numérique est en effervescence »

Par Patrick Ndungidi le 13 Février 2017


Directeur général du géant de l’informatique IBM en Afrique francophone, le sénégalais Baba Zoumanigui estime que le développement de l’Afrique passera nécessairement par le numérique et l’utilisation des nouvelles technologies. Entretien.




Quelle est la cartographie du secteur de la technologie et du numérique aujourd’hui en Afrique ?

Baba Zoumanigui : L’Afrique est un continent qui vit depuis plusieurs années de nombreuses mutations intrinsèques, qui lui permettent de s’imposer comme le continent de la croissance démographique et économique, avec de fabuleuses opportunités de développement. La technologie joue un rôle essentiel dans cette transformation puisque le développement économique et social passe avant tout par l’essor de la sphère technologique et digitale, l’entreprenariat et l’innovation. Les nouvelles technologies en Afrique touchent tous les secteurs d’activités : l’industrie, la finance, le public, mais également et surtout l’agriculture, la santé, le transport, les énergies renouvelables ou encore l’éducation. Grâce aux NTIC, des perspectives incroyables se dessinent. Le cabinet Mc Kinsey prévoit par exemple sur le continent des opportunités de développement économique de 5.6 milliards de dollars d’ici 2025. Et cette croissance passera par une plus grande pénétration d’internet et des dispositifs mobiles. L’accès du marché aux smartphones low cost a permis une révolution télécom qui offrira l’accès à des applications plus inclusives pour des centaines de millions d’utilisateurs. A ce titre, l’utilisation des smartphones en Afrique est prévue de passer de 18% en 2015 à 50% d’ici 2020, et internet pourrait tirer 10% de la croissance du PIB africain d’ici 2025, selon le rapport McKinsey. C’est dire l’importance du mobile dans un continent dont près de la moitié des habitants possèdent un téléphone mobile, selon le rapport GSMA. L’exemple le plus marquant du potentiel du mobile en Afrique est le mobile banking qui démocratise l’accès à la bancarisation pour toutes les classes sociales (exemple de M-Pesa). L'Afrique est déjà pionnière dans ce domaine avec 52% des transactions mondiales via le téléphone portable, selon le cabinet Deloitte. La technologie a également permis de connecter le continent en interne mais également en externe, au reste du monde, donnant, d’une part, accès à l’information à des millions d’africains et facilitant, d’autre part, les échanges, les financements, les contacts et le partage de bonnes pratiques autour du développement commercial, de l’entreprenariat et de l’incubation de projets. Dans un monde de plus en plus vieillissant, la plus grande force de l’Afrique est sa population jeune et croissante, qui va avoir bientôt le plus grand taux d’urbanisation au monde. D’ici 2040, l’Afrique comptera la plus grande population active au monde, d’un milliard d’individus, devant la Chine ou l’Inde. Cette opportunité crée également des défis pour notre continent, car il faut former et outiller cette population pour qu’elle puisse se doter des compétences nécessaires à sa réussite.

Quels sont, aujourd’hui, les grands enjeux dans le secteur de la technologie en Afrique en général et en Afrique francophone en particulier ?

Pour l’Afrique, les besoins et les priorités de base des populations sont connus : santé, alimentation, éducation, sécurité, infrastructure, etc. L’intégration des TIC dans ces politiques sectorielles permettrait d’en faciliter et d’en accélérer la mise en œuvre et d’en améliorer les résultats. A titre d’exemple, dans le secteur de la santé, les expériences de télémédecine mettent en réseau des structures de santé qui peuvent ainsi échanger des données que les systèmes de transmission traditionnels ne permettaient pas. En Afrique du Sud, nous avons travaillé avec l’administration et différentes start-ups autour d’une plateforme analytique et cognitive qui suggère des recommandations de traitements aux médecins et permet aux assurés sociaux d’accéder, où qu’ils soient, à différents services en se basant sur l’analyse de leurs données personnelles. Et pour intégrer les TIC dans les stratégies nationales, cela doit passer par plusieurs étapes clés. Tout d’abord, l’élaboration et la mise en place d’un cadre législatif et réglementaire adapté au développement des TIC. Ensuite, le développement d’une infrastructure large bande en adéquation avec les enjeux de l'émergence numérique ; troisième axe, l’accessibilité de tous les utilisateurs au service TIC. Enfin, former la population, mais aussi améliorer sa capacité d’employabilité. En Afrique francophone, les enjeux restent les mêmes, avec comme difficulté supplémentaire un retard certain par rapport à l’Afrique anglophone en termes d’adoption des TIC.

Quels sont les problèmes qui se posent ce secteur et quelles sont les solutions à apporter ? Quel est notamment l’apport d’IBM à ce sujet ?

Le manque de compétences technologiques est un grand frein dans un secteur qui en perpétuelle transformation et innovation. J’ai parlé plus tôt de l’opportunité d’une population jeune en Afrique qui va constituer la première force active au monde d’ici 2040. L’enjeu pour l’Afrique sera d’accompagner cette force active en termes d’éducation, de formation et d’accessibilité à l’emploi et à l’entreprenariat afin de transformer la dynamique économique du continent. Les TIC ont un rôle fondamental à jouer dans l’éducation puisqu’elles peuvent contribuer à l’accès universel à l’éducation, à l’équité dans l’éducation, à la mise en œuvre d’un apprentissage et d’un enseignement de qualité, au développement professionnel des enseignants ainsi qu’à une gestion, une gouvernance et une administration de l’éducation plus efficaces. En Afrique, IBM a collaboré avec des ONG et des organismes publics autour de ce sujet : Au Kenya, par exemple, dans le comté de Mombasa, un programme pilote monté avec l’ONG RTI International, hébergé sur le cloud, fait remonter des données de plus d’une centaine d’écoles. Cela permet d’avoir une vision plus claire des enjeux de l’éducation, des besoins réels et des investissements à réaliser. Les directeurs d’écoles et les professeurs ont été équipés de tablettes pour pouvoir renseigner la plateforme en temps réel et recevoir des recommandations adaptées. Nous avons également déployé en Afrique nos programmes de développement des compétences techniques pour les étudiants, les jeunes actifs ou encore les startups. Le dernier en date de ces programmes, « IBM Digital - Nation Africa », vient d’être lancé. Il s’agit d’un investissement de 70 millions de dollars pour le développement des compétences technologiques autour du numérique, du cloud et du cognitif. Ce programme offre une plateforme d’apprentissage gratuite basée sur le Cloud IBM Bluemix, qui hébergera des programmes éducatifs destinés à 25 millions de jeunes africains durant les cinq prochaines années. Cette initiative va permettre aux citoyens, aux entrepreneurs ainsi qu’aux différentes communautés africaines de disposer des outils et des technologies pour développer et lancer leurs propres solutions digitales.

Quelles sont les perspectives dans le domaine de la technologie et du numérique sur le continent ?

Les opportunités sont énormes et de plus en plus de jeunes startups africaines se distinguent à l’international. L’Afrique numérique est en effervescence. Au Kenya, en Afrique du Sud, au Sénégal, au Maroc ou en Tunisie… des start-ups se créent dans l’agriculture, le commerce, l’informatique, l’éducation, les énergies renouvelables, la santé… Des initiatives dans le sillon de certaines entreprises déjà phare, telle la plate-forme M-Pesa utilisée par 12 millions de Kényans pour leurs paiements par téléphones mobiles interposés. Avec un accès de plus en plus démocratisé aux nouvelles technologies (cloud, big data, cognitive, IoT, mobile.), les jeunes entrepreneurs africains peuvent développer leur capacité d’innovation et présenter leurs produits et services sur la scène internationale. Ils s’appuient pour cela sur le financement de fondations locales et les programmes de développement des multinationales qui multiplient en Afrique les Hackathon, Ideation camps ou encore les centres d’innovation, les incubateurs et les espaces de co-working. Ainsi, le développement économique et humain de l’Afrique passera nécessairement par le numérique et l’utilisation des nouvelles technologiques. Pour le succès de cette transformation, l’esprit d’entrepreneuriat doit être appliqué à tous les niveaux, des écoles primaires aux universités, afin d’habituer les mentalités à adopter la dynamique de l’entrepreneuriat, principal levier de croissance et de développement du continent.

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